Techno à Dijon : la guerre des héritiers
01/03/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Alexis Billebault
Le rock bridé et brimé à Dijon, et voila comment une voie royale s’est ouverte à la techno. L’essor des années quatre-vingt dix, la réputation alors naissante de L’An-Fer, qui y contribua largement en faisant venir dans ses murs des pointures telles que Laurent Garnier, Bob Sinclar ou Jack de Marseille, et la techno était dans la place. Frédéric Dumélie, le directeur de ce club fermé en juillet 2002, se souvient de « ce lieu qui fédérait beaucoup de gens », passionnés ou béotiens, curieux ou simples noctambules. L’idylle ne durera qu’une décennie, jusqu’à ce que l’émergence des raves et free parties n’attire la frange la plus jeune des amateurs d’une techno que les mauvaises langues destinaient à un inévitable déclin. La rumeur de la fermeture de L’An-Fer, longtemps (et savamment ?) entretenue et finalement effective l’été dernier divisa les opinions, oscillant entre le deuil porté par les nostalgiques du club défunt et le soulagement ouvertement exprimé par ceux qui y voyaient l’occasion de donner un nouvel essor au mouvement. « Je ne cache pas que L’An-Fer avait une sorte de monopole et que cela bloquait la situation pour d’autres », reconnaît Frédéric Dumélie.
Le roi est mort, vive le roi !
Bien évidemment, à peine les portes du sanctuaire refermées, la chasse à l’héritage fut ouverte, opposant des programmateurs de soirées dont certains avaient longtemps collaboré avec L’An-Fer jusqu’à sa fermeture. Lionel Fourré, gérant de sa société LF Production d’un côté, Frédéric Gien et Didier Limonest notamment de l’autre, qui passent le plus clair de leur temps à organiser des soirées concurrentes aux mêmes dates. L’un produit avec l’agence Trinity des soirées au News Escapade, alors que les deux autres travaillent avec le Kargo et la 5e Avenue. Et si personne ne pourra reprocher à qui que ce soit de prendre les initiatives qu’il veut, la question obligatoirement soulevée par cette situation (mais que tous ne se posent pas…) est de savoir pourquoi il ne serait pas préférable de s’unir. « Le potentiel de clients prêts à se déplacer pour ce genre de soirées est d’environ 500 », estiment, à la louche, Gien et Limonest. Les réactions extérieures sont tantôt nuancées – « cela est dommage, car cette concurrence nuit aux deux soirées organisées le même jour », estime Tonio, un DJ dijonnais reconnu, tantôt virulentes, puisque Frédéric Dumélie n’envisage qu’une seule issue, « celle qui conduira Dijon à ne plus avoir de soirées techno du tout. Ce genre de jeux de cons ne mènera à rien, et surtout pas à reprendre la place laissée par L’An-Fer. »
Un rapprochement impossible ?
Si les duettistes Gien-Limonest prônent un rapprochement avec Lionel Fourré, celui-ci ne semble guère pressé de faire le pas. Quand les uns sont persuadés que se concerter « pour mettre en place des calendriers complémentaires » serait la solution idoine, l’autre balaie d’un sourire cet argument. « Pour moi, il n’y a pas d’héritage de clientèle de L’An-Fer. Il ne faut pas se contenter d’un potentiel de 500 personnes, mais au contraire reconstruire le mouvement. La concurrence encourage la créativité, et je veux trouver de nouveaux clients. L’An-Fer, sur la fin, se contentait de vivre sur ses acquis. On voit où ce monopole nous a menés… » Des propos qui font bondir Frédéric Dumélie : « Ils ne veulent faire que du neuf avec du vieux, en faisant venir des DJ qui passaient à l’An- Fer. Mais qu’ils aillent donc dénicher comme mon frère et moi un Laurent Garnier, qui est devenu ce que l’on sait. On verra après… »
La petite « guéguerre » que regrette Frédéric Gien prouve au moins que le dynamisme existe toujours…
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