Prostitution à Dijon : une situation calme, mais…
01/04/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Alexis Billebault
Dijon n’aime pas trop parler des choses qui dérangent. La prostitution existe pourtant, et plus seulement sous les formes les plus traditionnelles. Depuis l’explosion du bloc de l’Est et la pauvreté qui gangrène un continent comme l’Afrique, les filières de prostitution se sont multipliées, et il n’y avait pas de raison objective pour que Dijon y échappe. Au milieu de l’été 2002, du côté de la place de la République sont apparues une demi-douzaine de prostituées africaines originaires du Nigeria et de la Sierra Leone. L’affaire, qui fit autant les gros titres de la presse locale qu’elle alimenta les discussions conduisit à l’arrestation d’un proxénète, et à la disparition temporaire des trottoirs des filles misent au vert quelques jours par leurs réseaux. Depuis, celles qui font « boutique mon cul », pour reprendre une expression africaine symbolisant la prostitution, n’ont quasiment plus cessé de battre le pavé dijonnais. Et, paradoxe à la française, c’est au moment où les pouvoirs publics, via la loi Sarkozy sur la sécurité intérieure adoptée le 13 février dernier, ont décidé de faire la guerre au proxénétisme qu’ils se montrent les moins prompts à communiquer sur ce sujet certes délicat. A Dijon, c’est même le silence radio tant du côté de la Préfecture que de l’hôtel de Police, où l’on consentira à nous lâcher « que la situation d’une ville comme Dijon, par rapport à d’autres de la même taille, n’est pas trop préoccupante ». Ce que tout le monde confirme, à commencer par Françoise Bouchard, présidente du service Le Pas, une association dont les principales missions sont « d’assister les personnes prostituées ou en danger de prostitution et de leur apporter une aide notamment médico-sociale. Mais en ce qui concerne les Africaines, nous n’avons rien vu venir. Il n’a pas été simple pour nous de les approcher. On devine qu’elles sont surveillées et surtout exploitées par des réseaux très bien organisés ».
Pour quelques euros de plus…
D’ailleurs, il n’y a qu’à se rendre place de la République et engager le dialogue avec ces prostituées venues d’Afrique de l’Ouest pour se faire une idée définitive de leurs conditions de vie. Toutes, parmi celles que nous avons approchées, ne semblaient pas avoir l’âge mentionné sur leurs passeports, alors que, selon une Françoise Bouchard dubitative, « leurs papiers sont en règle ». A la moindre question, les visages se ferment, le dialogue se noie dans un dialecte anglo-nigérian incomprehensible et les regards craintifs se tournent vers un véhicule où un homme s’assure que rien ne vient perturber son business. D’ailleurs, en repassant quelques minutes plus tard, toutes les filles s’étaient miraculeusement volatilisées…Alors, c’est du côté des traditionnelles, ces prostituées qui arpentent les trottoirs depuis trente ans dans le quartier de la gare, « sans être maquées », précisent-elles, que l’on en apprend le plus. « Depuis qu’elles sont là, c’est devenu difficile de travailler », expliquent-elles. « D’abord, leurs macs sont venus nous menacer en nous disant de partir pour laisser la place aux filles de leur réseau. Cela s’est terminé à coup de gaz lacrymogènes… » Et pas question pour elles de s’apitoyer ne serait-ce qu’une seconde sur le sort de ces Africaines que l’on imagine vivre dans des conditions plus que précaires. « Mais pourquoi les plaindre ? Depuis qu’elles sont là, nous travaillons beaucoup moins. Elles pratiquent des tarifs très bas et elles acceptent, pour 15 ou 20 € de plus, des rapports non protégés, ce qui peut signifier qu’elles n’ont plus rien à craindre, si vous nous suivez… Nous, on ne veut pas jouer notre vie ». La loi Sarkozy, dont on attend le décret d’application, inquiète plus qu’elle ne rassure. « Cela risque d’encourager la prostitution cachée, et donc d’éloigner cette population vulnérable du trottoir et de la proximité », estime Françoise Bouchard. « Nous craignons des dérives. Mais surtout, on ne voit pas comment la police, qui fait avec ses moyens, peut vraiment lutter face à ces réseaux mafieux. Ils sont trop puissants », ajoutent les prostituées dijonnaises. A ce jour, Dijon n’a pas été encore touchée par la prostitution organisée depuis l’Europe de l’Est. Mais, si cela devait arriver, personne ne pourra plus affirmer ne rien avoir vu venir..
Revenir en haut de page


























