Société

L’odyssée du Docteur Fyot

01/05/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par D.R.

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Ancien résistant, baroudeur, écrivain et cofondateur de « Médecins du Monde » et de «â€‘Médecins Sans Frontières‑», ce Dijonnais a traversé le vingtième siècle en s'engageant. Gros plan sur les cinq vies du Docteur Fyot.

Pierre Fyot est l'un des pères fondateurs de Médecins sans Frontières.

A quoi ça sert ? Deux médecins perdus dans un océan de montagnes afghanes, à quoi ça sert ? » Cette question, le Docteur Fyot l’a déjà entendue une centaine de fois pendant la résistance. Peut-être même plus. «â€‘Vous allez vous faire tuer, vous faites prendre des risques à la population… » Cet alibi pour ne rien faire, Pierre Fyot l’a toujours rejeté. Pour lui, la réponse était simple : «â€‘Si vous êtes  le médecin qui, une seule fois, a sauvé un enfant et que vous voyez le regard de sa mère, rien que pour ça, le trajet en vaut la peine ». Et puis, il se souvient de la résistance au Maquis de Voisine, de ses moments de doutes et d’un parachutiste anglais qui, un jour, est venu partager leur vie.  « On s’est dit, s’il vient avec nous, c’est qu’on va gagner. Du coup, on est repartis regonflés ». En Afghanistan, quand il soignait la population civile envahie par la puissante armée soviétique, Pierre Fyot avait un peu l’impression d’être leur parachutiste anglais. Ainsi balaie-t-il les attentistes et leur résigné « à quoi ça sert ? »  

Le complexe du survivant                  

Cet homme d’action, issu d’une famille installée en Bourgogne depuis Jean Sans Peur, ne sait pas faire le dos rond. L’engagement est le moteur de son existence. Mais s’exposer pour défendre ses idées peut laisser des traces. Certaines sont indélébiles. En 1944, seize de ses camarades sont tués sous les balles allemandes. Pierre Fyot est l’un des deux seuls réscapés. Déjà… « Quand vous avez vingt ans et qu’en l’espace de quatre heures vous voyez seize de vos camarades assassinés, vous savez que plus jamais vous ne serez tout à fait le même. On essaie d’expliquer cette survie, de trouver une raison. C’est un peu une fuite en avant. Finalement, ma vie depuis a été une fuite en avant ». Après cet épisode, le Docteur Fyot participera aux campagnes de la Libération et à celle d’Indochine. Fin 1949, Pierre Fyot en a «â€‘ras le bol de la guerre » et n’a plus qu’une envie, celle d’exercer son métier de médecin. Il part s’installer aux Ouadhias, au milieu des montagnes Kabyles du Djurdjura. « Il n’y avait pas d’Européens, pas de docteurs », raconte-t-il. Fyot décide donc de créer un poste médical avec, à cette époque déjà, le souci d’aider ceux qui n’ont pas accès aux soins élémentaires. Les conditions de travail sont rudimentaires, parfois même folkloriques. Qu’importe. Il s’intègre à tel point  que les Kabyles le considèrent comme l’un des leurs. « J’étais devenu kabyle », précise le baroudeur. Il décrit ces années comme « les plus belles de sa vie ». Trop belles peut-être… A La Toussaint  54, la guerre le rattrape de nouveau.  « Je ne voulais plus en entendre
parler », insiste-t-il. Alors, le médecin des oubliés continue à prodiguer ses soins auprès de la population civile comme si de rien n’était. Deux ans plus tard, un officier, dont le frère avait été tué aux côtés de Fyot dans le Maquis de Voisine, est envoyé par les autorités pour créer des sections administratives spécialisées et tenter de pacifier ce qui peut encore l’être. Pierre Fyot est inquiet pour ce dernier. Il réunit les Présidents de centres municipaux, qui étaient ses patients et amis, et les informe que le jeune homme ne vient pas leur faire la guerre mais les aider.‑ «â€‘Je leur ai dit : si vous le tuez, c’est comme si vous vous en preniez à moi ». Quelques mois après, le jeune officier trouve la mort dans une embuscade tendue par ces derniers. C’est la deuxième fois après l’épisode de Voisine que Fyot doit annoncer à la mère du défunt la disparition d’un de ses fils. «â€‘Vous, c’est encore vous », lui dit-t-elle. «â€‘Ce fut comme un coup de poing dans la gueule », raconte Pierre Fyot, encore un peu sonné par cet événement. Et le docteur qui voulait éviter la guerre réagira par « un réflexe primaire » en s’engageant dans l’Armée française.‑Mais c’est une vie avec ses pulsions, ses moments d’inquiétude… «â€‘Je ne dis pas que j’avais raison mais demandez-vous simplement ce que vous auriez fait à ma place ». Son contrat militaire achevé, il retourne en Kabylie et reprend son métier. Comprenant sa réaction, les autochtones l’accueillent à nouveau en lui souhaitant la bienvenue. Mais l’indépendance allait survenir un peu plus tard. Pour lui, la page était déjà tournée. Il décide alors de revenir à Dijon, son refuge familial, pour y ouvrir un laboratoire de biologie médicale et créer avec des amis les cliniques de Chenôve et de Fontaine. Sa vie est l’inverse de celle qu’il a menée jusqu’à présent. Mais ce costume d’homme d’affaires ne lui convient qu’un temps. Il se lasse vite de cette monotonie et commence à tourner en rond.
            

« Pour être médecin de terrain, il faut être indestructible »

Puis, un matin de l’année 69, Pierre Fyot apprend que la Croix-Rouge recherche des volontaires pour le Biafra. Quinze jours après, il est sur place. Dans cet Etat du    Nigeria ravagé par la famine, la guerre et son million et demi de morts, le Docteur Fyot se sent de nouveau utile. Le travail le matin consiste à séparer les enfants qui dorment, des bras de ceux qui sont morts. «â€‘C’était l’horreur. Au départ, la Croix-Rouge nous avait fait signer un engagement comme quoi on ne dirait rien de ce qu’on avait vu. Dans l’Evangile, il est écrit qu’on peut pêcher par parole, par action ou par omission. Et là, on avait l’impression d’être complice de ce génocide en se taisant. Puis, avec quelques médecins français, on s’est réuni et il est ressorti de nos discussions que le monde allait être plein de Biafra et que plus jamais on ne se tairait. De là est né Médecins Sans Frontières ». Ainsi Pierre Fyot a-t-il fait partie pendant une vingtaine d’années de ce groupe de «â€‘French Doctors‑» qui couraient à l’urgence, là où les oubliés n’avaient plus le droit aux médecins, sans se soucier des frontières, en les passant souvent clandestinement. En retour, il témoignait des atteintes aux droits de l’homme. Fyot retrouvait une certaine forme de clandestinité, de marginalité. Comme une sensation de déjà vu…. Ses missions le conduiront au Pérou, en Angola, en Afghanistan, au Kurdistan, au Liban, au Cambodge, en Erythrée, en Mer de Chine…Sur ses aventures, il a écrit trois romans dont « Les remparts du silence »  adapté au cinéma par Jacques Perrin avec lequel il a, entre autres, collaboré pour « Himalaya » et « Le peuple migrateur ». De ses périples, ce médecin du monde en a surtout retenu que tout cela sert à quelque chose…      



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