Police ferroviaire : la SUGE, cette méconnue
01/06/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Alexis Billebault



Qu’elle semble loin, cette époque où la police ferroviaire se contentait simplement de protéger la SNCF contre ses propres agents. L’intitulé, délicieusement suranné, peut faire sourire. Mais pas tout le monde. « Au départ, cette police interne était appelée la 5e, celle des traîtres qui dénoncent », explique Roland Bzinkiewicz, Chef de Brigade à la SUGE de Dijon, cinquante ans dont plus de la moitié passés dans la même boutique. Et bien sûr, quelques résurgences du passé qui fleurissent dans les commentaires délivrés à l’occasion par ceux qui n’aiment pas les flics, ceux de la maison. « Traîtres, on l’entend encore, de temps en temps, chez les cheminots », se marre Roland Bzinkiewicz. Les clichés, ici comme ailleurs, ont la peau dure. Et l’avenir devant eux…
L’histoire retiendra que la police des chemins de fer est une création de la Monarchie de Juillet en 1845. Qu’elle est devenue la police ferroviaire au début des années trente, et que depuis, elle n’a cessé de se développer. Assermentation des agents en 1942 avec carte blanche pour constater par PV crimes, délits et contraventions, contrôles d’identité pour les voyageurs sans billets et port d’armes de 4e et 6e catégories en 2000, arsenal juridique relevant du sacro-saint Code de Procédure Civile et tout le tralala. Pas mal pour des hommes qui sont avant tout des agents SNCF, « la plupart recrutés en interne », précise Roland Bzinkiewicz. « La sélection est rigoureuse. Le profil physique ne suffit pas, il y a aussi une étude psychologique menée par des spécialistes ». Et tant pis si, à Dijon comme ailleurs, certains se sont pris pour des cow-boys, franchissant certaines limites. « Cela arrive, mais rarement. Et en général, il ne restent pas longtemps… » En même temps que l’importance du trafic national et que le nombre de voyageurs augmentaient, « parce que plus il y de monde dans les trains et dans les gares, et plus les risques de délinquance sont élevés », la machine s’est structurée. « Aujourd’hui, notre principale mission est de sécuriser les trains et leurs passagers », poursuit le chef de brigade. Avec, pour une fois, un satisfecit décerné aux pouvoirs publics par un fonctionnaire quant aux efforts consentis pour améliorer les effectifs, « qui sont passés de 900 à 2100 ces dix dernières années. On ne va pas se plaindre… »
Ah, l’uniforme…
A Dijon, où une grosse quarantaine d’agents est recensée, la SUGE n’est pas trop mal lotie. Hormis la Renault 21 de service tellement pourrie que le plus déjanté des voleurs de voitures n’y salirait pas son pied de biche – « heureusement qu’on ne fait pas de poursuites avec » – s’amusent quelques agents, les locaux sont clean, l’ambiance plutôt rigolarde et les uniformes flambants neufs. « C’est justement le problème », glisse Roland Bzinkiewicz, qui ne fait que soulever une évidence : la pilule du port de l’uniforme rendu quasi-obligatoire il y a un peu plus de deux ans (alors que la loi remonte à 1983) a encore du mal à passer. « Cela a pas mal modifié l’approche de notre profession » explique Roland Bzinkiewicz. « Il y a encore trois ans, on axait notre mission sur la prévention, l’interpellation et l’investigation. Aujourd’hui, nous sommes plus dans une phase de dissuasion et de sécurisation ». Autrement dit, l’effet de surprise ne joue plus vraiment, « et il est de plus en plus difficile de prendre des types en flag. Notre présence voyante est peut-être dissuasive, mais le mec ira faire sa connerie un peu plus loin, car on ne peut pas être partout », constate un agent. A Dijon comme dans d’autres villes, le prestige de l’uniforme, vieille idée à la française, en prend un méchant coup : « On accepte de le porter seulement si nous tournons à trois. Quand nous ne sommes que deux, on reste en civil », précisent des agents. Leur boss acquiesce, paternaliste et compréhensif : « Cela change les habitudes de travail, et pour les plus anciens, ce n’est pas toujours simple ».
D’ailleurs, depuis que les pouvoirs publics ont repensé certains aspects de la profession, les agents reconnaissent que « le boulot est moins intéressant, moins vivant. Le port de l’uniforme (décidemment…) y est pour beaucoup. Mais d’un autre côté, cela rassure les passagers ». Et puis, Dijon n’est pas non plus le 93. Depuis que les bars et les surfaces commerciales de la gare ferment à 21 heures, la zone est devenue plus calme. Surtout, la SNCF, effrayée par le triste exemple du tueur des trains Sid Ahmed Rezala, a revu et corrigé le trafic nocturne. Des trains ont été supprimés, des arrêts également. « La direction privilégie les TGV régulièrement filtrés ». Conséquence directe pour la SUGE, les accompagnements de trains se limitent majoritairement à quelques TER sur des lignes à peine sensibles. « Nous passons la majorité de notre temps sur le site de la gare de Dijon, quelquefois à Perrigny ou à Porte-Neuve », expliquent les agents un brin aigris par ce statisme relatif imposé et pas vraiment apprécié. A la gare, certaines périodes de fortes affluences requièrent un maximum de vigilance, « notamment le vendredi et le dimanche en fin d’après-midi », précise Roland Bzinkiewicz. Quand des jeunes en difficulté pensionnaires de centres spécialisés de la région rentrent chez eux en banlieue parisienne pour le week-end. « Certains foutent le bordel dans la gare puis dans les trains en importunant les autres voyageurs ou en détériorant les lieux », soupire un agent.
Des interventions variées
Alors, les missions se succèdent au gré des prérogatives accordées à la SUGE, toutes prévues pour au moins faire face à de multiples situations : les voyageurs qui ne comprennent pas qu’il faut un billet pour prendre un train, les agressifs, les voleurs, ceux qui cassent, qui taguent, qui fument là où c’est interdit. « On est habitué à tout, dans les trains comme dans la gare ou sur les quais. Parfois, cela s’arrange, et on ne met pas toujours des PV. Pour les billets, on fait appel aux contrôleurs. Mais pour les cas un peu extrêmes, on intervient. Quand des mecs traversent les voies, pour les vols ou les actes de violence », ou que des demeurés, dignes représentants de l’insondable c……. humaine, déposent ou lancent des objets sur les rails. Surtout qu’il n’est pas rare que le ton monte, et que se pointe parfois un sauveur de l’humanité se croyant obligé de venir en aide à la veuve et l’orphelin. « Il y a des gens qui n’ont rien à voir avec une affaire et qui la ramènent, et cela nous complique la tache. Dans tous les cas, il faut rester calme », grogne un agent qui vient de ramasser une valise pleine d’excréments, soigneusement déposée sur une voie. « Voila à quoi des personnes s’amusent… »
Les bonnes relations avec la Police Nationale, la Gendarmerie ou les Douanes sont avérées, la collaboration assez étroite. « Dans certaines affaires, nous faisons appels à eux. Nous menons des opérations communes, il y a un vrai échange d’informations ». Ainsi va la SUGE, qui, in fine, s’adapte aux évolutions de la société. Avec, de temps en temps, un petit coup de nostalgie pour un passé encore tout chaud…
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