L’art et la manière
01/07/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par D.R.


Le musée des Beaux-Arts de Dijon est un faux-calme. La quiétude et la contemplation règnent à la surface. Et ce ne sont ni les chuchotements ni les regards ébahis de ses cent cinquante mille visiteurs annuels qui parviendront à réveiller les œuvres qui sommeillent depuis plus de deux cents ans. Tout au plus serez-vous troublés au hasard de votre visite par la voix d’un conteur attisant la curiosité des touristes. Pourtant, derrière l’apparente sérénité du musée, l’animation bat son plein. En coulisse(s), six conservateurs, relayés par des restaurateurs et par le personnel administratif s’emploient à donner de la vie au musée. Ce n’est pas une mince affaire… Il suffit pour s’en convaincre d’écouter Emmanuel Starcky, ancien conservateur en chef du musée, qui vient tout juste d’être promu directeur adjoint des Musées de France. Pour lui, « animer les musées, c’est à la fois conserver, chercher, c’est aussi montrer, ou encore mieux, c’est orchestrer les rapports du public avec les œuvres ». Sophie Jugie, conservatrice au musée depuis plus de dix ans ajoute que « la mission première d’un musée est de conserver un patrimoine pour des générations futures dont on ne préjuge pas forcément les intérêts ». Cela passe d’abord par un travail d’entretien, de restauration des nombreux trésors que le musée renferme. Beaucoup sont hérités des Ducs de Bourgogne. D’ailleurs, le musée est situé dans l’ancien palais des Ducs, en plein cœur de Dijon, place de la Libération. Une salle est consacrée aux tombeaux de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur.
Le patrimoine le plus riche après celui du Louvre ?…
Pour autant, le musée n’est pas uniquement axé sur le patrimoine bourguignon. Au fil des deux siècles qu’il a traversés, les conservateurs sont parvenus à étendre la palette de ses œuvres. A tel point que la richesse et la variété de ses pièces font souvent dire qu’il est le deuxième après celui du Louvre. Il renferme des objets d’arts gréco-romains, égyptiens, des peintures, des sculptures dont celles du célèbre sculpteur animalier Pompon…Une salle ouverte en 1998 permet d’admirer les antiquités égyptiennes : portraits du Fayoun, sarcophage, statuettes, amulettes…. La période de la Renaissance est mise à l’honneur par des tableaux de Lorenzo Lotto et de Véronèse. Dans le domaine des arts décoratifs, le mobilier richement sculpté par Hugues Sambin met en valeur la Renaissance en Bourgogne. Présentés en partie dans un décor d’époque, des toiles de La Fosse, Boucher ou Van Loo illustrent la variété des genres pratiqués par les peintres du dix-huitième siècle. Les différents courants du dix-neuvième siècle sont représentés, entre autres, par Prud’hon et Géricault. Une part belle est aussi réservée à l’art moderne. Cette dernière collection est constituée pour l’essentiel des donations Granville. Et tout ceci n’est qu’un modeste rappel des richesses du musée…
Les conservateurs mènent aussi une politique d’acquisition. A ce titre, la Mairie met à leur disposition un budget annuel d’environ cent mille euros. A cela s’ajoutent les produits du mécénat ainsi que des subventions de l’Etat et de la Région. Le rayonnement du musée est aussi assuré par la Société des Amis des Musées de Dijon. Une association qui contribue à l’enrichissement des collections par des dons et legs. Toutefois, le musée ne se contente pas de collectionner les œuvres. Il a su aussi s’équiper d’un cabinet d’art graphique, d’une bibliothèque, d’une librairie-boutique, d’ateliers de peinture et d’approche de la sculpture pour les enfants de cinq à onze ans. Le cabinet d’art graphique offre aux chercheurs (historiens d’art, étudiants..) un accès à neuf mille dessins et cinquante mille gravures. La bibliothèque permet pour sa part la consultation de plus de dix mille volumes. Elle est ouverte le jeudi après-midi. Le musée met donc à la disposition des usagers une gamme très variée de services.
Une collection dont la plus grande partie est entreposée… dans les réserves !
Cette gestion active du musée est également remarquable en terme d’expositions temporaires. « Le thème des expositions tourne essentiellement autour de la Bourgogne, de l’Est de l’Europe et de l’art contemporain », explique Sophie Jugie. La politique d’Emmanuel Starcky a en effet été fortement marquée par une ouverture culturelle sur l’Europe de l’Est. Les expositions « Budapest 1869-1914 » en 1995 et « Prague 1900-1938 » en 1997, entre autres, ont d’ailleurs connu un immense succès. L’exposition de cet été est consacrée à l’artiste dijonnais d’ascendance chinoise Yan Pei-Ming. Un vrai moment de plaisir …qui ne risque pas d’affoler les portefeuilles.
A l’occasion de son bicentenaire en l’an 2000, les conservateurs ont organisé l’exposition « L’Art des Collections » montrant au public des œuvres habituellement en réserve. Il faut savoir qu’en temps normal seulement dix-huit pour cent des œuvres appartenant au musée sont exposées. C’est dire s’il manque cruellement de place. « Cette exposition avait aussi un sens politique pour nous. C’était un peu un appel pour dire qu’il était urgent de rénover le musée », confie Sophie Jugie. Le message a été reçu… « un projet de rénovation est actuellement à l’étude. Son objectif est de permettre la présentation d’une part plus importante des collections, de mettre les infrastructures techniques aux normes actuelles, mais aussi d’offrir au public une qualité d’accueil dont il ne bénéficie pas actuellement, faute de place : cafétéria, voire café-multimédia, librairie-boutique, ainsi qu’un pôle de recherche scientifique autour du cabinet des dessins et de la bibliothèque. Pour accueillir ces nouveaux services et de plus vastes salles d’exposition, plusieurs hypothèses sont envisagées. Consacrer tous les bâtiments de la Cour de Bar au musée, étendre les bâtiments sur la place Ste Chapelle. Enfin, une dernière piste consisterait en une extension du musée à l’intérieur même du Palais des Ducs, à l’emplacement de la “dent creuse”. La première tranche de travaux pourrait être réalisée d’ici 2006 pour un coût d’environ quinze millions d’euros ».
Le temple culturel de la Bourgogne n’est donc pas prêt de s’endormir entre les restaurations, les acquisitions, les expositions et les projets immobiliers. L’effervescence règne en coulisses. Comme une formule de politesse à l’adresse du musée. Un retour de flamme, une façon de concilier « l’art et la manière »…
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