Emmaà¼s, une histoire sans fin ?
01/09/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Alexis Billebault



En 1949, quand il décida de créer le mouvement Emmaüs pour offrir aux nécessiteux une aide logistique et morale, l’Abbé Pierre ne devait guère se douter que cinquante quatre ans plus tard, son bébé n’en aurait pas terminé avec sa croissance. La personnalité préférée des français, malgré un âge plus qu’avancé, n’en voit plus la fin. Et ceux qui prendront sa suite, le charisme en moins, ont aujourd’hui la certitude que rien ne semble pouvoir bordurer la pauvreté endémique qui ne frappe plus uniquement les pays du tiers monde.
Cette reflexion sur ce monde qui tourne de moins en moins rond, cet espoir de voir la société évoluer dans le bon sens, Pierre Ferlagu l’a souvent fait sienne. Surtout au début de son mariage de raison avec un mouvement que sa situation privilégiée de l’époque dans une entreprise de travaux publics de Normandie n’avait pas coupé des réalités. « Quand je suis arrivé à Dijon en 1981, je ne pensais rester que cinq ans », explique l’actuel responsable de la communauté Emmaüs. « J’entretenais l’espoir que la société allait évoluer, que l’on pourrait un jour se passer d’Emmaüs. Je me suis trompé. Et aujourd’hui, je me pose la question inverse : comment pourrait-on faire sans les associations humanitaires ? Il y a tellement de gens qui ont besoin de nous… »
Le « bidonville amélioré des années 80 de Norges, quand il nous arrivait d’accueillir jusqu’à 200 personnes », comme le rappelle Pierre Ferlagu s’est largement développé, au point de ressembler maintenant à un petit lotissement avec sa crèche et de faire de la communauté Emmaüs du coin l’une des plus importantes de France. « Il y a vingt ans, l’activité des compagnons se limitait essentiellement au ramassage du carton et au bric-à-brac. Alors, au regard du voisinage, c’est vrai que nous n’avions pas toujours une bonne image. Les structures étaient assez précaires, et comme la population d’Emmaüs est essentiellement composée de personnes en difficulés sociale et affective, souvent marginales, je me souviens qu’à l’époque, certains nous regardaient un peu de travers… » Jusqu’à ce que le nombre de compagnons diminue notoirement, « grâce au RMI, crée en 1988 par le Premier Ministre d’alors Michel Rocard. », remarque Pierre Ferlagu, « ce qui a permis à beaucoup d’entre eux d’être moins marginalisés ». Mais d’autres sont restés, plutôt que de s’aventurer seuls dans une société avec laquelle ils ont souvent du mal à composer. « Ici, beaucoup sont dénaturés, et en restant, ils conservent une vie sociale. Il y en a qui n’en partent jamais, qui font le tour des communautés. Emmaüs, c’est un mélange d’histoires personnelles parfois dramatiques, il y a des caractères très différents. Nous ne refusons personne, car notre mouvement est un lieu de rencontre, d’échange et de partage. Il faut essayer de trouver une solution pour chacun. Il y a des étrangers qui arrivent en situation irrégulière. On les aide à se mettre en règle ». La gendarmerie le sait. Les contrôles sont effectués avec parcimonie. « Cela se passe bien avec les gendarmes. Et tous ces gens ont un savoir-faire ».
Nourris, logés, blanchis… mais pas de RMI
Bien sûr, Emmaüs fonctionne grâce un ensemble de règles communes, que les compagnons s’engagent à respecter. « Ce n’est pas forcément contraignant, mais il faut s’y plier », insiste Pierre Ferlagu. Les repas du midi sont pris en commun, les horaires de travail sont stricts, et l’alcool est prohibé. Et si quelques écarts restent possibles, l’ensemble de la communauté de Norges – environ 100 personnes dont plusieurs familles – respecte le règlement. « Il existe une tolérence, mais pour que la communauté fonctionne correctement, il faut obligatoirement que règne une certaine discipline ». Certains, qui y dérogaient, ont été priés de vider les lieux. « C’est extrêmement rare, mais cela peut arriver ». Ici, à Norges, sur près de sept hectares, la vie s’est organisée autour d’une idée essentielle, celle de proposer à ces quelques dizaines d’hommes et de femmes en difficulté un présent et un avenir, celui d’envisager une éventuelle réinsertion. Les compétences de chacun, aussi infimes puissent-elles être, sont utilisées pour le bien de la communauté. A ce qui n’était avant qu’un grand ensemble de chambres collectives sans grâce se sont substitués des logements plus confortables, que les compagnons ont contribué à édifier. « Il est important que ces personnes se sachent responsabilisées et puissent occuper un logement décent. Autant pour des célibataires que pour des couples », insiste Pierre Ferlagu.
Le compagnon, selon le règlement, est nourri, logé, blanchi, mais la perception d’allocations versées par l’Etat est interdite. « Pas de RMI, c’est la règle nationale », explique-t-on à Norges. Du coup, et puisque les membres de la communauté ont le droit d’en sortir pour leurs loisirs, Emmaüs offre à chacun une somme de 42 € par semaine, à laquelle vient s’ajouter un pécule de 22 € à la fin de chaque mois. « Cela fait 190 €. Ce n’est pas énorme, mais si on cumule avec la gratuité du logement et de la nourriture, en plus de la Couverture Mutuelle Universelle (CMU), cela permet de vivre correctement. Certains d’entre eux partent en vacances avec leurs économies ». Les différentes taches traditionnelles d’Emmaüs – récupération, réparation et revente – destinées au financement de la communauté sont accomplies par des compagnons « qui savent ce qu’ils ont à faire. Qu’ils s’occupent du tri, des livres, des chiffons, du bric-à-brac, de la cuisine ou du ménage. Il leur est demandé de s’impliquer dans ce qu’ils font. C’est logique, puisque toute la communauté est censée en bénéficier pour bien vivre ».
Une image parfois écornée
Pourtant, si l’action d’Emmaüs est reconnue en France et dans le monde, puisque le mouvement s’est largement internationalisé, tout ne contribue pas à en faire une institution complètement transparente. Il n’est pas rare qu’Emmaüs soit comparé à une secte, un mot qui ne laisse jamais indifférent. Une secte pas forcément comparable à celles qui rassemblent quelques illuminés prédicateurs prêts à toutes les combines les plus méprisables soutirer l’argent de leurs membres si naïfs. Mais la vie en communauté, le respect de certaines règles constituent au moins deux arguments largement avancés par ceux qui voient dans l’association présidée par Martin Hirsch, le jeune (39 ans) et omniscient président de l’Agence Française de Sécurité sanitaire des Aliments (AFSSA) un mouvement sectaire. « Nous l’entendons de temps en temps, mais nous démentons formellement. Les compagnons ont des liens fréquents avec l’extérieur. Ils ne sont pas confinés dans un espace clos. Ils sortent, et ils sont en contact avec la clientèle », remarque Pierre Ferlagu. Lequel, comme des millions de téléspectateurs de M6, avait appris que le responsable d’une communauté profitait largement de sa situation en faisant faire quelques travaux dans sa résidence personnelle par des compagnons aux frais de la princesse. Les abus de biens sociaux n’appartiennent plus forcément aux hommes politiques et autres grands patrons « Il y a des gens tordus partout », regrette Pierre Ferlagu. « Un rapport a été fait et transmis à l’Etat ». Car, dans le cas de Dijon, la communauté, dont le budget annuel frôle les 2,3 millions d’€, l’Etat est engagé à hauteur de 230 000 €. Et un responsable qui arrondit ses fins de mois en profitant un peu trop ouvertement du système, cela fait forcément désordre, surtout quand il est question d’humanitaire. Et puis, Emmaüs n’est plus considéré comme le dernier endroit où il encore possible de faire des affaires et de trouver l’objet rare pour une poignée de cacahuètes. Les prix augmentent, quelques habitués râlent et ne se gênent pas pour faire remarquer qu’Emmaüs s’embourgeoise, et que les tarifs ne sont plus aussi attractifs qu’avant. « S’embourgeoiser, je trouve le terme un peu exagéré », s’étonne le responsable de Norges depuis son modeste bureau, mais s’il reconnaît que ces augmentations vont dans le sens du professionnalisme souhaité. « Il ne faut pas tomber dans l’excès, les prix sont toujours inférieurs à ceux des brocantes, et il y a des affaires à réaliser. Simplement, il ne faut pas oublier qu’il faut payer les salariés qui travaillent ici à plein temps, et assumer nos différentes charges vis-à-vis des personnes en difficulté que nous accueillons. L’aide des Amis (NDLR : les bénévoles) est précieuse, mais pas toujours suffisante. Il faut un encadrement pour les compagnons. Car, pour certains d’entre eux, Emmaüs est presque la dernière chance… ».
« Emmaüs m’a sauvé »
Personne ne débarque ici par hasard. Emmaüs, pour beaucoup de ceux qui s’en remettent à l’association, est parfois l’ultime recours. Comme pour Thierry, qu’un divorce douloureux a jeté dans la rue, démuni face à ses pièges et ses dangers. « J’étais chef de cuisine dans un restaurant à Perpignan, j’avais une bonne situation. Et puis, après mon divorce, j’ai sombré ». La rue, l’alcool, les rencontres douteuses, les foyers, et une vie qui tourne au drame. « Je suis arrivé ici, en sachant qu’il s’agissait de ma dernière chance. L’alcool est interdit, et cela me fait du bien. Je suis toujours surveillé, mais ici, je sais que je n’aurai pas la tentation de replonger. Je suis responsable de la cuisine, j’ai rencontré une femme. Pourquoi partir ? »
Comme Adel, ancien policier, que le terrorisme qui ravageait son pays a fait craquer. « Oui, je me suis enfui il y a deux ans. Je n’en pouvais plus de ces images de violence, de voir des cadavres tous les jours. Marre d’être un mort qui marche. Je me savais menacé ». Un avion attrapé au vol, quelques mois passés à Bayonne, Valence et Saint-Etienne et enfin Dijon. « Je suis bien ici. J’attends d’avoir des papiers en règle, pour pouvoir recommencer une nouvelle vie avec ma femme et ma fille ». Adel, comme beaucoup ici, n’en a pas terminé avec son passé. Qu’il devra vivre avec, jusqu’au bout. « Je suis suivi psychologiquement. Je reste fragile, mais vivre ici m’aide à surmonter ces difficultés ».
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