Afghanistan : les premières femmes photographes
01/10/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par D.R.





Au sein de l’association Aïna à Kabul (association pour le développement de la presse en Afghanistan), Manoocher, ancien photographe de l’AFP, est en charge de la section photo.
Epaulé par un jeune américain étudiant en photographie, Glenn Luther, il s’est donné comme objectif de faire de femmes qui n’ont jamais pris une seule photo de leur vie, de véritables photojournalistes… dans un pays où il y a encore peu de temps, photographie était synonyme de mort.
Après six mois de cours théoriques sur l’optique et la chimie photographique, les jeunes étudiantes – âgées de 14 à 40 ans – vont s’essayer sur les boîtes photographiques utilisées depuis toujours par les photographes de rue. Ce sont des appareils archaïques qui font office, à la fois, d’appareil et de laboratoire.
Après 3 mois de cours, une fois la logique du temps de pose, du négatif et du positif, assimilée les jeunes apprenties s’exercent sur des boîtiers 24×36 d’occasion. De vieux appareils russes dont beaucoup tombent rapidement en panne avec le rythme qu’incite à suivre Manoocher. Les étudiantes ont jusque là réalisé essentiellement des photos au sien de leur famille. En effet, si photographier dans la rue est déjà une démarche délicate en soi en Afghanistan, ça l’est d’autant plus lorsqu’on est une femme.Le jour où je rencontre l’une d’entre elles, Nadira Ayubi, “la plus avancée et la plus acharnée” selon Manoocher, celle-ci va enfin réaliser son premier reportage à l’extérieur. A cette occasion, Glenn a fait les choses en grand, car il a réussi à négocier la commande d’un reportage auprès de l’UNICEF. Nadira doit donc se rendre dans les centres de récupération et de conditionnement des denrées distribuées par l’UNICEF pour réaliser un reportage sur la nutrition.“C’est la première fois de ma vie que je vais me déplacer dans la rue sans ma Burka”, m’avoue-t-elle, émue. “Je l’ai toujours portée depuis mon enfance mais maintenant je suis une journaliste, une femme journaliste, et je ne porterai plus ma Burka !”
En réalité, Nadira la porte encore partout sauf lorsqu’elle est en reportage. Le plus surprenant lorsqu’elle rentre de son travail est de la voir arriver avec son appareil en bandoulière, son sac photo, un simple voile sur la tête et quelques minutes plus tard ressortir d’Aïna sous sa Burka. Pour cette série de reportages, comme le seront les autres étudiantes à leur tour, Nadira est formée à la prise de vue numérique. C’est une grande émotion et un bel honneur pour elle que de se voir confier un appareil photo numérique.
“C’est épuisant mais exaltant de nouveauté ! Il y a quelques mois, je n’avais jamais fait de photos de ma vie aujourd’hui j’ai un reportage que je dois réaliser avec cet appareil numérique à rendre dans une semaine et je ne sais pas comment je vais faire ! “
Mais Nadira sait très bien comment faire et le fait très bien.
En quittant Aïna, accompagnée de Glenn, elle a la peur au ventre. Mais, indique ce dernier, une fois sur le terrain, “c’est une vraie gazelle, elle grimpe partout, je suis très fier d’elle, c’est ma meilleur élève actuellement, un bel exemple pour tout le monde” témoigne Glenn. Effectivement, Nadira applique les conseils de son professeur à la lettre et semble même en faire un peu trop lorsqu’elle interpelle le premier homme dans la pièce : “S’il vous plait, trouvez moi une chaise ou une table, je suis journaliste, je me dois de travailler sous tous les angles possibles !”
Armée de son appareil photo, Nadira se révèle aussi à l’aise dans l’entrepôt de farine de maïs de l’association humanitaire Action Contre la Faim – où ne travaillent que des hommes qu’elle n’hésite pas à toiser en se perchant sur une table “pour les voir d’en haut !”- qu’au sein d’une salle pleine de femmes qui – comme elle il y a peu – travaillent des journées entières à genoux sans presque lever la tête. Lorsque je lui demande laquelle de ces deux situations la met le plus mal à l’aise, d’emblée elle me répond, “aucune de ces situations ne me met mal à l’aise tant que j’ai mon appareil photo et que je sais que je suis là pour témoigner, non pas comme femme afghane, mais comme photojournaliste.” Effectivement, Glenn et Manoocher peuvent être fiers, ils ont réussis, semble-t-il, à faire d’elle une véritable photographe.
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