MAISON D’ARRêT DE DIJON : les raisins de la galère
01/10/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Alexis Billebault

La privation de liberté, l’enfermement, la solitude, l’humiliation parfois. Des épreuves, toutes pénibles à vivre pour n’importe quel être humain à peu près normalement constitué, et que le placement en détention à la faculté de lier les unes aux autres. Une thérapie pour certains, qui (se) jurent de ne plus jamais y retourner, un mode de vie pour d’autres, blindés par la récurrence des incarcérations, et qui acceptent la règle du jeu, puisqu’en principe, personne n’échoue en prison par hasard. A la maison d’arrêt de Dijon, les pontes de la criminalité ne s’arrêtent pas. La population carcérale masculine va plutôt chercher ses clients du côté des trafiquants de shit, des voleurs en tous genres, des castagneurs générateurs d’homicides, de chauffards imbibés aussi. Les rares délinquants sexuels sont briefés à leur arrivée pour qu’ils évitent de faire la publicité de leurs exploits. « Ils sont souvent regroupés dans les mêmes cellules », précise Thierry Mailles, le directeur de la maison d’arrêt dijonnaise, qui sait par expérience que cette catégorie de détenus est l’une des plus sensibles, « puisqu’ils peuvent subir de la part des autres prisonniers des insultes ou des coups. Nous essayons de ne pas mélanger les genres. Mettre dans la même cellule un braqueur récidiviste avec un étudiant de 18 ans qui vient purger une peine d’un mois parce qu’il a un peu trop arrosé ses examens de fin d’années n’est pas la bonne solution ». Les cas de cohabitations houleuses existent pourtant. « Le pire, c’est de se retrouver avec un mec sale ou qui fume comme un pompier », note Rachid*, récidiviste incarcéré pour quelques mois encore.
Des tranches horaires sensibles
Et puis, les journées sont longues, forcément monotones. Seulement rythmées par des rituels immuables, comme la promenade et les activités sportives. Le bizutage aussi, pas systématique, mais qui n’est pas qu’un fantasme sur l’univers carcéral. « Cela se passe sur le terrain de foot, lors de la promenade, parfois dans les douches. Il y a plus de consentants que de viols », atténue Rachid. « Moi, je suis ici pour quelques mois, je fais donc en sorte que les choses se passent le plus mieux possible », explique Michel*, la cinquantaine et une seconde incarcération à trente ans d’intervalle. « Je sais pourquoi je suis ici, je l’assume et je m’en sers comme une thérapie. J’ai une femme, un gosse, un travail. Je n’ai plus envie de revenir. J’ai fait le con, et ici, je me considère plutôt bien traité. De toute façon, nous ne sommes pas à l’hôtel… » La promenade quotidienne qui dure une heure et demie l’été et une heure l’hiver, les activités sportives (le foot est roi…) et culturelles, les visites des familles et des proches, la télé louée 15 € la quinzaine, tout ne contribue pas à libérer de l’angoisse les détenus qui connaissent l’incarcération pour la première fois. « Le plus difficile, c’est en général la première nuit, reprend Thierry Mailles, en insistant sur la présence dans son établissement d’un service médical et psychiatrique. Le détenu se retrouve enfermé dans 9 m² et psychologiquement, c’est délicat. C’est pour cela que nous essayons de le mettre dans une cellule avec un autre détenu qui le surveillera. L’autre partie la plus sensible de l’incarcération est la tranche horaire entre 17 h 30 et le lendemain matin. Les jours précédant la libération sont parfois lourds à gérer. Le détenu craint son retour à la vie extérieure ».
Ces détenus que personne ne réclame…
Dans sa cellule plutôt clean, Rachid gamberge, réfléchit et tente d’anticiper. Il en a fait un mini sanctuaire où l’introspection est sa compagne, vivant son quotidien en ressassant ses erreurs, bien décidé à « changer de vie. La prison a au moins cet avantage, celui de me faire poser des questions sur moi, sur mon avenir. Je vais sortir d’ici, et j’ai envie de vivre normalement, de bosser, d’arrêter de faire des séjours en taule. Ici, c’est dur. La promiscuité, les tensions avec les détenus et les surveillants. Les codes entre prisonniers existent… » Celui de ne pas se frotter aux régionaux, d’éviter les règlements de compte entre membres de bandes de quartiers, d’éviter les provocations. « En général, les bagarres ne sont jamais le fruit du hasard », intervient Michel, qui ne « s’est jamais senti inquiété. Il existe une forme de respect vis-à-vis des plus âgés. Et moi, en plus, j’ai demandé à travailler quelques heures par jour. Je passe le balai. Les journées défilent plus vite… » Dans cet univers angoissant où « des téléphones portables circulent » dixit Rachid, où la population carcérale est relativement jeune**, le lien avec l’extérieur reste aléatoire. « Certains détenus reçoivent des visites régulièrement, perçoivent de l’argent (NDLR : tout passe par l’administration pénitentiaire, puisque aucune monnaie fiduciaire ne doit circuler entre les détenus) pour louer une télé ou cantiner (NDLR : acheter de la nourriture selon une liste proposée) », note Thierry Mailles. Mais le directeur de la maison d’arrêt évoque ses détenus que « personne ne vient voir ou à qui personne n’écrit », insistant sur ces liens familiaux que l’incarcération peut rompre ou au contraire reconstituer. « Dans la mesure du possible, nous essayons d’individualiser la peine, en tenant compte du profil du détenu. Certaines alternatives sont proposées comme l’alphabétisation, le travail. Par contre, la préparation à la sortie du détenu n’est pas trop une coutume des maisons d’arrêt, sauf pour les SDF. Dans ce cas, nous entrons en relation avec des associations habilitées. Mais dans tous les cas, le plus important reste la volonté d’en sortir. Et cela, nous ne pouvons pas le savoir… » .
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