Le Zoom : une histoire dijonnaise
01/11/2003 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Roald Billebault

Nous sommes en 1947. Roger Cuvillier, ingénieur fraîchement diplômé de l’Ecole Centrale et de l’Institut d’Optique de Paris, rejoint les effectifs de SOM Berthiot (Société d’Optique et de Mécanique) à Paris, alors premier constructeur français d’optique instrumentale. Pendant deux ans, le jeune homme n’occupe pas de fonction précise au sein de la société. « Ma formation de l’Ecole Centrale n’était pas suffisante, les ingénieurs de la SOM bénéficiaient tous d’une formation supplémentaire. J’ai donc fais des stages dans tous les services de l’entreprise. En plus de m’être bénéfique, cela m’a permis d’avoir mes entrées un peu partout », précise Roger. Mais lorsque le cinéaste Richard Cornu, son ami d’enfance, lui propose de travailler sur un objectif à focale variable, Roger Cuvillier ne se doute pas un instant qu’il va entrer dans l’histoire. « Sans vraiment y croire, il m’a demandé d’imaginer un dispositif pouvant remplacer les trois objectifs de la traditionnelle caméra tourelle ». A l’époque, l’entreprise paraît utopique, des essais peu concluants ayant déjà été tentés avant guerre aux Etats-Unis et en Allemagne. Mais cela, Roger l’ignore. Le jeune ingénieur commence sans tarder ses expérimentations pour parvenir, en à peine un mois, à un premier prototype. Un « bricolage » ajoute Cuvillier. « Mon système était on ne peut plus simple. Il comprenait quatre lentilles, deux plans-convexes, deux plans-concaves et deux tubes. Je n’ais fait qu’appliquer les principes élémentaires de la physique », souligne modestement l’inventeur. Le résultat est néanmoins probant. Un mois supplémentaire de mise au point sera nécessaire pour obtenir un résultat plus abouti. Le Pan Cinor, l’ancêtre du Zoom, était né. Il allait bientôt s’imposer. Au cinéma tout d’abord, puis à la photographie.
Succès immédiat !
La Direction de la SOM Berthiot s’intéresse immédiatement au projet sans toutefois présager de la révolution qui était en marche. « La publicité de l’époque, se souvient Cuvillier, vantait un objectif nouveau, s’ajoutant à la gamme prestigieuse SOM Berthiot », ni plus ni moins. Le 29 janvier 1949, le brevet du Pan Cinor est déposé en son nom sous le numéro 983.129. L’année suivante, l’équipe Cuvillier-Cornu présente un film de démonstration au 20ème Salon de la Photo et du Cinéma de Paris. Les amateurs sont conquis, les professionnels le seront en octobre de la même année au Congrès International des Techniques de Cinéma de Milan. De cette époque il retient tout particulièrement une rencontre, anecdotique, avec Edouard Molinaro, alors totalement inconnu, simple secrétaire dans un cinéma club parisien. « Il a été l’un des premiers à voir notre film de démonstration », se souvient Roger, non sans nostalgie. Il côtoie également Fernandel, de grands metteurs en scène de l’époque ainsi que les membres de la puissante famille Schneider. Sa carrière s’envole lorsque la firme Helvétique Paillard, flairant le succès, décide de monter le Pan Cinor en série sur leurs caméras, qui sont vendues dans le monde entier. La production à grande échelle du Pan Cinor est lancée dès 1950 dans la petite usine de la rue Nicolas Berthot à Dijon (NDLR : en lieu même de l’actuel dispensaire) sous la direction de son inventeur. Il a seulement 27 ans, « inscoucience » comprise. Pendant huit longues années le Pan Cinor est seul sur le marché. Les commandes ne cessent d’affluer des quatres coins du globe. Au total, 100 000 unités trouveront preneur. L’usine embauche à tour de bras : sous l’aire Cuvillier, les effectifs passent de 80 à 700 salariés. Pour Roger, « ce fut une expérience unique, surtout pour un ingénieur qui n’a pas passé la trentaine. Voir une entreprise se développer ainsi, c’est extraordinaire ».
La concurrence, inexistante pendant de longues années, arrive en 1958 avec Pierre Angénieux. « Il a eu une approche beaucoup plus scientifique que la mienne. Ses travaux ont permit notamment d’augmenter le rapport de grossissement qui était limité à 5x avec le Pan Cinor », explique Cuvillier. Angenieux souhaite également une appellation plus percutante que Pan Cinor, ce sera le Zoom. Les dirigeants de la SOM Berthiot décident alors d’abandonner progressivement la fabrication de cette géniale innovation. « Nous n’avons pas baissé les bras face à la concurrence, précise l’inventeur. La production à grande échelle n’était pas la vocation première de la société, c’est pourquoi nous avons préféré revenir à des fabrications plus pointues », et notamment celle du périscope qui équipe les sous-marins nucléaires français. Ces derniers sont d’ailleurs toujours fabriqués de nos jours à Dijon par la SAGEM. Aujourd’hui Roger Cuvillier profite d’une retraite bien méritée sans toutefois rester inactif une seule seconde. Avec L’ABRAS (Association Bourguignonne de Recherche et d’Application de la Stéréoscopie), il tente de réhabiliter la stéréoscopie, ce vieux procédé « malheureusement devenu obsolète et oublié de tous. Ces clichés, qui ont pour certains une centaine d’années sont un véritable patrimoine, c’est dommage de ne pas les exploiter ». Une réhabilitation qui passe par l’utilisation des techniques modernes comme le numérique, mais pour lesquels il affirme sans détour « n’avoir aucun goût ».
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