IVG : une libération en toute discrétion
01/01/2004 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Dolorès Charles

1975, la loi Veil est votée sous le gouvernement de Jacques Chirac et grâce aux voix de la gauche (*). Une victoire pour le long combat mené en faveur de l’émancipation de la femme. Depuis cette année-là, l’interruption volontaire de grossesse, appelée communément IVG, représente la possibilité pour toutes les femmes de disposer librement de leur corps. En Bourgogne, plus de 3000 interruptions volontaires de grossesse sont réalisées chaque année (environ 1250 en Côte-d’Or**). Un nombre à prendre avec des pincettes car toutes les IVG ne sont pas répertoriées. L’INED, l’Institut National des Etudes Démographiques, estime ce sous-enregistrement à environ 35%. En réalité, lors de l’intervention, le médecin doit remplir un bulletin statistique anonyme sur l’IVG. Généralement bien exercé dans les établissements publics, il l’est moins dans les cliniques privées, preuve que l’avortement n’est pas encore entré dans les mœurs et reste mal considéré.
Le service IVG, autrefois une punition
Côté blouse blanche, l’intervention est également peu valorisée et reste tabou. Pour le Dr Jacques Chaussade, président de l’Ordre des Médecins de Côte-d’Or mais répondant en qualité de médecin, « notre rôle est de donner la vie, non de l’ôter. De mon temps, la pratique ou non de l’IVG était dictée par l’éthique médicale, aujourd’hui, elle me paraît attachée à des questions religieuses. Certains médecins sont sans doute motivés par la détresse des femmes ». Pendant fort longtemps au Bocage, le service IVG était considéré comme une « punition pour les meilleurs internes », avance le Dr Catherine Sainte Barbe. Heureusement, cela a changé. « On a pu constater une réelle amélioration des conditions de prise en charge des IVG au service d’Orthogénie de l’Hôpital, tant pour ce qui est des techniques proposées que de l’accueil et de l’attention portée aux femmes ». Pour cette gynécologue de Dijon, travaillant depuis de longues années en Centre de Planification, « le problème de l’IVG, c’est le problème des grossesses accidentelles que les femmes ne veulent plus accepter comme une fatalité. En France, une IVG pour 3 naissances est enregistrée. Un vrai problème de santé publique ! Il justifierait une mobilisation de l’ensemble de la société à commencer par les médecins généralistes, en première ligne pour sensibiliser leurs patientes, une meilleure information de la population et une éducation à la sexualité de qualité à l’école ».
RU-486, la solution médicamenteuse
Il existe deux méthodes d’IVG. La première, la plus souvent pratiquée, est instrumentale, méthode dite d’aspiration effectuée sous anesthésie. La seconde est médicamenteuse. Les femmes absorbent le RU-486 par voie orale, en plusieurs prises. Dans les textes, l’une ou l’autre méthode est utilisée en fonction du degré d’avancement de la grossesse. Dans les faits, les femmes s’en remettent à leur médecin, « et n’ont guère le choix », confirme Cynthia Morgny de l’Observatoire Régional de la Santé de Bourgogne. Cette sociologue, auteur d’une étude datant de 2002 sur l’IVG, a enregistré le témoignage et analysé le ressenti des femmes qui avortent dans divers établissements publics de la région. « Les femmes n’ont pas connaissance a priori des méthodes possibles […] Le recours à l’IVG médicamenteuse est rarement une demande préalable de la femme […] mais pris sur proposition du médecin ». Depuis 3 ans, la loi a évolué. Le délai a été rallongé de 10 à 12 semaines (12 semaines de grossesse, 14 semaines après le début des premières règles) et l’entretien avec un conseiller conjugal, familial, ou un assistant social est vivement conseillé mais n’est plus obligatoire comme avant pour les personnes majeures. Pour Cynthia Morgny, cette dispense d’obligation « a éloigné les femmes d’un possible accompagnement psychologique. De plus, même si les professionnels sont arrangeants, il y a une profonde incompréhension du langage des femmes. Elles ne viennent pas se faire avorter comme elles vont au supermarché comme certains peuvent le penser. Elles sont là parce qu’elles ont oublié leur pilule, parce que leur partenaire vient de les quitter,… parce qu’il est encore parfois difficile d’aborder des choses de l’ordre de l’intimité (sexualité, contraception) ».
Morale et IVG
D’après le Code de déontologie médicale, article 18, « un médecin ne peut pratiquer une IVG que dans les cas et les conditions prévus par la loi ; il est toujours libre de s’y refuser ». Article 51, « le médecin ne doit pas s’immiscer […] dans la vie privée de ses patients ». En réalité, dans le cabinet, le sexe dit “faible” s’attend à une certaine forme de morale de la part des professionnels.
« Comme si, explique Cynthia Morgny, pour certains médecins, délivrer cette morale aux femmes pouvait rendre acceptable à leurs propres yeux leur intervention médicale ».
En Bourgogne, tous les établissements ne pratiquent pas des IVG à tous les stades de la grossesse. Certaines femmes sont parfois obligées de se déplacer pour avorter. Un phénomène amplifié depuis quelques années par la fermeture des petites maternités en milieu rural qui implique une diminution préoccupante du nombre de services pratiquant l’IVG.
GDD : En Bourgogne, 3000 interruptions volontaires de grossesse sont pratiquées chaque année. Depuis 3 ans, le délai a été rallongé. Y étiez-vous favorable ? Souhaiteriez-vous un assouplissement de la loi ?
François PATRIAT, candidat PS-Verts : En matière de délai, j’étais favorable à cette modification à douze semaines, une mesure conforme à la moyenne européenne. Quant à l’assouplissement de la loi, il est des situations exceptionnelles de gravité pour lesquelles il serait sans doute souhaitable de reconsidérer ce délai. Je pense par exemple à de très jeunes filles ou à des viols.
François SAUVADET, candidat UDF : Lors des débats sur l’allongement du délai d’IVG, j’ai indiqué que les modifications proposées par le gouvernement d’alors posaient beaucoup de questions éthiques. La loi Veil n’était pas une loi « en faveur » de l’avortement mais une réponse à une situation inacceptable : des milliers de femmes se rendaient à l’étranger dans des conditions difficiles ou pratiquaient un avortement clandestin. Après moult consultations sur ce sujet, notamment auprès de médecins, j’ai acquis la conviction que ce n’était pas souhaitable. C’est la raison pour laquelle j’ai voté contre la loi de 2001.
GDD: Autre modification de la loi : l’entretien avec un conseiller conjugal ou familial n’est plus obligatoire pour les personnes majeures. Cette dispense d’obligation n’est-elle pas une erreur ?
FP : Ce n’est pas une erreur. L’entretien ne doit pas être systématique, il faut respecter le choix de chacune. En revanche, j’estime indispensable que cet entretien soit proposé, et qu’un service d’écoute soit à disposition des femmes.
FS : J’ai regretté la disposition visant à rendre facultatif l’entretien préalable car je suis convaincu qu’il était souvent la seule occasion pour la femme de se livrer. Lors du débat sur ce texte à l’assemblée en 2000, l’UDF avait proposé des améliorations sur l’accompagnement mais elles ont hélas été toutes rejetées.
GDD : En Bourgogne, tous les établissements publics ne pratiquent pas des IVG à tous les stades de la grossesse. Certaines femmes sont obligées de se déplacer. Ne pourrait-on pas réquisitionner des médecins?
FP : Cette situation pose problème en effet, cependant, je ne pense pas que renforcer quantitativement les équipes soignantes pour ce genre d’intervention soit une réponse. Une harmonisation de l’application de la loi serait plus souhaitable dans les hôpitaux. Mais, là encore, un travail d’information et de sensibilisation s’impose.
FS : On manque de moyens. Lors de ce débat (2000), le groupe UDF avait proposé un amendement proposant que la femme ayant dépassé 10 semaines soit envoyée vers un CHU pour rencontrer une équipe pluridisciplinaire (médecins, psychologue, etc.). S’agissant de la réquisition des médecins, c’est un sujet plus délicat qui renvoie à des convictions éthiques ou religieuses. Entre « clause de conscience » et loi, il appartient à chaque responsable de service d’agir en fonction de ces deux paramètres, parfois en contradiction.
GDD : Les femmes ne sont pas toujours au courant des solutions offertes pour avorter. Faudrait-il développer des campagnes d’information sur l’IVG ?
FP : L’idéal serait évidemment de pratiquer le moins possible d’interventions. En 1999, le gouvernement Jospin avait organisé une campagne pour favoriser l’utilisation d’une meilleure contraception. Aujourd’hui, il me semble indispensable de renforcer l’information sur l’IVG, les comportements sexuels, notamment auprès des adolescents. S’interroger sur le sens d’un début de grossesse lorsque l’on a quatorze ans !
FS : Je souhaite que la régulation des naissances soit abordée différemment, que soit mis l’accent sur la prévention, l’éducation et la promotion d’un comportement responsable. Le nombre des IVG ne diminuera que quand il y aura une vraie éducation à la sexualité dès le plus jeune âge, ce que je souhaite.
Jean-Pierre Soisson, candidat UMP avait également été invité à répondre à ces questions. Il a préféré s’abstenir « pour cause d’un emploi du temps chargé et faute de compétences régionales dans « ce » domaine ».
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