Une nuit avec la BAC
01/01/2004 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Alexis Billebault


21 h
Les quatre policiers des équipes de nuit débarquent place Suquet, où ils retrouvent leur chef de brigade, l’unique gradé. Ils y croisent dans le bureau qui leur est affecté ceux qui viennent de terminer leur journée. On y échange des infos sur l’activité du jour, les différents types de délinquance, les secteurs de la circonscription (Dijon, Chenôve, Fontaine-les-Dijon, Talant) les plus sensibles du moment. « La nuit, c’est à peine 15 % de notre activité. Mais c’est aussi un moment particulier », explique Philippe*, le chef d’une brigade qui intervient essentiellement sur les vols, les dégradations de véhicules, les bagarres et aussi les stups. Les policiers enfilent leur gilet pare-balles, récupèrent le tonfa et le flash-ball.
22 h
Alors qu’une patrouille est partie aux Grésilles où un fourgon s’est fait caillasser – « nous sommes à la fois une unité d’appui et d’initiative », précise Christophe**– direction le chemin des Cailloux où une automobiliste a vu son pare-brise endommagé par des jets de pierres. Evidemment, ces courageux parmi les courageux ont déjà disparu. « Les mecs se planquent derrière les buissons et canardent les voitures qui passent. Un grand classique… »
22 h 20
Premier contrôle inopiné de la soirée. Trois jeunes, rue d’Auxonne. Qui s’étonnent puis s’amusent de voir des journalistes accompagner des policiers. « Zoom sur mes baskets, elles sont assurées », conseille même l’un d’eux au photographe. Les policiers contrôlent et regardent par terre si rien – et surtout du shit – n’a été jeté par terre. Ambiance détendue, et les jeunes repartent. « Tu pourras nous envoyer le journal chez nous ? »
22 h 30
Second client de la soirée, un automobiliste un peu perdu qui prend quelques libertés avec le code de la route. « Ce n’est pas notre priorité, mais certains comportements permettent parfois de découvrir autre chose », note Philippe. Papiers en règle, véhicule « clean ». Dans la voiture, on disserte sur l’image de la BAC, et la réputation de durs, de tatoués de ses policiers. « Dans certaines villes, peut-être. A Dijon, nous avons plutôt bonne presse, je pense. Et puis, ici, ce n’est pas Chicago… »
22 h 45 – 23 h 30
Patrouilles successives vers le marché, à la gare SNCF (à pieds), et nouveau contrôle de quelques jeunes BCBG vers le collège Marcelle-Pardé. « Le genre à casser quelques rétros à 3 heures du mat’ avec quelques grammes d’alcool ». Tout le monde est fouillé, sauf la seule fille du groupe, qui doit l’être légalement par un officier de police femme. Puis nouveau passage par le centre-ville, où tout est calme…
23 h 35
Quartier Drapeau, dans une petite rue calme. Une Renault 11 pourrie, un jeune de 19 ans qui semble squatter dans sa voiture pas assurée avec son rat. « D’ailleurs, je n’ai pas le permis, et les clés sont chez vous, place Suquet. J’ai eu un accident en revenant du Larzac », explique ce gamin au regard triste. Les policiers de la BAC font leur boulot, fouillent la voiture immobilisée depuis six mois. « Ce gosse est complètement paumé. Mais que faire ? », s’interroge Christophe.
00 h 00
Détour par le boulevard Pascal, puis par la Toison d’Or. Rencontre fortuite avec l’autre patrouille de la BAC, échange d’impressions sur un début de soirée plutôt calme. En retournant sur le centre-ville, nouveau contrôle d’un véhicule qui attaque à plus de 50 km/h. La carte grise n’est pas en règle. Et, détail aussi amusant que systématique, les personnes contrôlées allument immédiatement une cigarette.
00 h 16
Un véhicule suspect est signalé à Chenôve. Première dose d’adrénaline, avec une petite pointe sur les boulevards extérieurs. Cinq minutes plus tard, route de Chenôve, un scooter bifurque en voyant la voiture banalisée de la BAC décorée du gyrophare. Nouveau contrôle. Le propriétaire de la bécane, genre poissard, explique que son scooter lui a été piqué deux fois par son agresseur, lequel est en prison. Qu’il trime en intérim. Le jeune homme est au bord des larmes. Pas d’assurance, pas d’éclairage, ni de rétros. Les policiers, qui ne veulent pas l’accabler, le convoquent pour la semaine suivante, les papiers en règle et les réparations nécessaires effectuées. Le fautif, lui, se répand en remerciements…
00 h 45
Retour place Suquet pour une pause café-clope-barre chocolatée. Les deux patrouilles s’y retrouvent. On y discute de tout et de rien, du service et de sport, de cette soirée qui ne décolle pas, de quelques « clients » habituels qui se font plutôt discrets.
01 h 15
Boulevard de l’Université, un premier passage permet de repérer deux hommes dans un véhicule immatriculé dans le sud. Deux têtes connues, simplement en train de boire de la bière. « Ils agissent – ou pas – selon les opportunités », expliquent les deux policiers, qui ne trouvent rien de suspect dans la voiture. Sur le chemin qui mène aux Grésilles, la discussion s’engage sur la photo numérique. Avec toujours un œil sur ce qui se passe dehors…
01 h 50
Dans ce quartier plus agité que les autres, le calme est absolu. Sécurité oblige, le véhicule roule fenêtres fermées. « Même l’été, c’est conseillé. On essuie régulièrement des jets de pierres. Du coup, la police est plus présente, et ces caillassages desservent ceux que cela gêne dans leurs petits trafics. »
02 h 10
Rue Marceau, filature à pied et surveillance à la jumelle de deux types un brin éméchés et qui regardent à l’intérieur des véhicules. La voiture de la BAC s’est rapprochée, pendant que Philippe observe légèrement planqué derrière un mur. « Ils sont entrés dans un immeuble ». Fausse alerte…
02 h 35
Un feu grillé plus un trottoir pour ce scooter dont les numéros de série du cadre sont « bizarrement frappés », dixit Christophe. L’ado, avec ses sacs de sandwiches et que ses copains attendent au premier étage d’un bâtiment proche du boulevard de la Trémouille, s’enquiert de la façon la plus adaptée pour devenir gendarme ou policier. « Certains se découvrent des vocations inattendues à certains moments de la journée », s’amusent les policiers.
02 h 45 – 3 h
Ronde paisible rue de Talant et quartier Victor-Hugo, y compris dans les parkings de certains lotissements. Et toujours un regard au feu rouge pour les automobilistes à l’arrêt. « Certains comportements sont parfois révélateurs. C’est une sorte d’intuition, de sixième sens si vous préférez. D’expérience aussi ». Nouvelle discussion sur les affinités qui facilitent la composition des équipages de la BAC. Puis sur les incidents de la semaine précédente à l’issue du match de Coupe de France de football Dijon-Saint-Etienne. « Un policier a été blessé par des supporters stéphanois, c’est triste… » Tout le monde est d’accord là-dessus : les hooligans sont vraiment des nazes…
03 h 10
A Chenôve, autre point jugé sensible de l’agglomération dijonnaise – du moins dans certains secteurs – le coin est totalement désert. « C’est vraiment une soirée calme. Ici, on peut être accueillis par des jets de pierres, des insultes, mais ce n’est pas systématique. Avec certains, il y a parfois du respect », insiste Philippe. La radio, qui relie tous les véhicules (BAC, brigade canine, surveillance générale), crépite à peine. La Zone Industrielle est elle-aussi déserte.
03 h 50
« C’est la sortie des boîtes, il faut faire attention à ne pas se faire emplâtrer par un autre véhicule. Cela est déjà arrivé… » En d’autres termes, la viande saoule est lâchée. C’est dans ce créneau horaire que les dégradations de véhicules ou les agressions sont les plus nombreuses. « La nuit, la majorité des faits de délinquance sont dus à l’excès de boisson ».
04 h 15
La BAC croise rue de la Liberté la brigade canine, qui surveille depuis quelques minutes un individu que les policiers connaissent par cœur. « C’est le genre de type qui peut chercher des problèmes à n’importe qui, n’importe quand, n’importe où. Essentiellement pour dépouiller… » Une discrète filature s’ensuit, avec l’espoir de réussir un flag. Christophe, qui a stoppé le véhicule boulevard de Sévigné, sort discrètement de la banalisée pendant que Philippe observe à la jumelle. L’homme au survêt’ branché disparaît quelques minutes, avant d’être retrouvé vers la rue Mariotte, près des locaux de la SNCF. « Pourquoi vous me suivez ? Vous n’êtes pas discrets », lance-t-il aux policiers. « On ne cherchait pas à l’être, figure toi… »
04 h 50
Retour place Suquet, en même temps que l’autre équipe. Rapide bilan d’une soirée particulièrement calme pour toutes les brigades concernées. Des contrôles, un (tout) petit peu de shit, quelques tapages nocturnes, et puis basta. Pas d’interpellations pour la BAC. Nicolas Sarkozy, qui veut faire du chiffre, attendra un autre soir. Demain peut-être. Après tout, c’est sans doute le signe que la délinquance baisse…
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