Samu social, l’urgence au quotidien
01/02/2004 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Xavier Gauthier


Assuré par la Croix-Rouge en partenariat avec les Restos du cœur et l’Union libérale pour le droit (une vingtaine de médecins et un dentiste), le SAMU social constitue la partie visible du plan d’hébergement d’urgence. Ce plan est mis en place du 15 novembre au 31 mars par la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales (DDASS) et délégué pour son application au Centre communal d’action sociale (CCAS).
Entre 21 heures et minuit, sept jour sur sept, les bénévoles de la Croix-Rouge en liaison constante avec le 115, le numéro d’appel d’urgence, effectuent deux maraudes, l’une dans le centre-ville et la seconde en périphérie de l’agglomération.
Il est 18h45 quand arrivent dans le pavillon d’entrée de la Croix-Rouge, boulevard de la Chèvre Morte, les premiers bénévoles. Avant de partir en tournée, chacun s’active en cuisine pour préparer les soupes, les cafés et les sandwiches qui seront distribués au cours de la soirée.
A 19h45, le convoi pour le centre-ville s’ébranle dans la nuit froide et humide. De la neige est annoncée. Au volant du camion d’accueil, Pierre, éducateur dans un centre pour handicapés mentaux, bénévole depuis la création du SAMU social, confie amer : « Moi ça me laisse un peu sur ma fin, ces maraudes. Surtout au niveau du suivi psychologique. Selon moi, la perte d’identité (NDLR : pour les sans abris) est le plus pénible ».
Vingt heures, premier arrêt derrière l’office de tourisme central. Trois personnes battent le bitume. L’un, le visage mangé par une barbe poivre et sel hirsute et de grosses lunettes fumées, recouvert d’une caquette militaire, habillé à la diable de plusieurs épaisseurs de pulls et de vestes, se déplace avec l’aide d’une canne. Les deux autres, rasés de près, sont plus jeunes. Puis survient d’un pas rapide un homme de petite taille, la soixantaine, un petit sac sur l’épaule. « Pas trop froid ? » lui demande Pierre. « Oh ! Non ! » lance t-il avec sérénité avant de s’éclipser en direction de la gare. L’homme, aussi vite disparu dans le paysage urbain qu’il était apparu, est un ancien professeur à la Sorbonne.
Dans le camion, autour de la table où fument cafés et soupes, l’ambiance feutrée est bercée par le ronron du moteur diesel qui maintient une température supportable. Un grand gaillard, le visage émacié, veste militaire kaki, se repaît d’un sandwich : « C’est la première fois que je viens ici, je suis venu ici par la bouche-à-oreille dans la rue ». Quand on lui demande où il compte dormir ce soir, il répond dans un haussement d’épaule fataliste : « Ce soir, je préfère dormir dehors car à Sadi-Carnot (NDLR : le centre d’hébergement) je ne m’entends pas avec une certaine personne ». Avare de confidence, il clôt rapidement la discussion par un « je n’aime pas étaler ma vie ». Dehors, un grand type costaud tout sourire et une blonde fluette demandent, dans un français approximatif, l’hébergement pour la nuit. Tous deux sont originaires de Pologne. Lui est en France depuis trois mois où il a travaillé dans la boite d’un ami Français mais faute de travail suffisant, la collaboration a tourné court. Après l’accord du 115, ils sont emmenés au foyer d’accueil d’urgence de Sadi-Carnot. Bientôt suivi par un Parisien qui vient de trouver un boulot à l’ANPE mais qui ne commence que dans une quinzaine de jours. Alors en attendant, et par souci d’économie, il ira dormir pour la première fois à Sadi-Carnot. Le placement dans un centre d’hébergement se fait à la demande des sans-abris et après l’accord du 115 qui peut opposer son refus si la personne est connue pour être un élément perturbateur. Devant le camion, un petit groupe échange des propos vifs sur leurs conditions. L’homme à la canne, originaire de Metz, dans l’attente du versement de son allocation pour handicap, peste contre l’indifférence qui entoure les SDF : « On ne parle des clodos que l’hiver et on n’utilise pas les casernes désaffectées car à Sadi ce n’est pas aux normes. Et puis, on m’y a volé 80 euros dans mon sac. Au bout de trois jours, je suis viré (NDLR : l’hiver, le séjour en foyer est limité à trois jours et 8 jours pour les côtes d’oriens.), donc je dors en tournant dans la gare selon le bon vouloir des agents ». Un peu en retrait, deux jeunes filles de 18 ans, fument une clope. Dijonnaises, elles viennent régulièrement au SAMU social depuis deux mois. L’une, les cheveux courts, aux allures de garçon manqué, travaille à mi-temps dans la reliure et loge au foyer des jeunes travailleurs. Elle chaperonne son amie, plus réservée, dans toutes ses démarches de recherche d’un emploi.
Il est 21h50, l’équipe mobile du SAMU social repart pour une maraude d’une heure qui chemine à travers les rues sinueuses du vieux Dijon avant de filer au port du canal. Les parkings, buissons, haies et cabanes à toilettes sont passés au peigne fin. Mais point de SDF car « ce soir comme il fait froid, ils se sont mis à l’abri dans des lieux moins exposés ». Le mercure du thermomètre oscille entre –1° et 1°.
A 22h45, le camion se pose devant la gare pour son dernier arrêt de la soirée. A peine arrivé que déjà s’avance la carcasse dégingandé d’un homme d’origine maghrébine, encore jeune mais le visage marqué. Un habitué qui fait la bise à toutes les bénévoles du SAMU social. Jovial, Karim* anime la discussion de sa faconde. Il est rejoint par le Messin, clopinant, accompagné d’un petit homme malingre, les cheveux blanc qui vient de débarquer du train en provenance de Lyon. Fatigué, il accueille avec une joie simple la soupe qui lui est proposée. Après en avoir avalé deux gobelets, quelque peu revigoré, celui-ci repart sans mots dire, une couverture remise par la Croix-Rouge, jetée sur ses frêles épaules à la recherche d’un squat pour passer la nuit. A la faveur d’une soupe, d’une café ou encore d’une cigarette, les langues se délient peu à peu et bientôt le camion revêt des allures de bistrot de quartier.
A l’écart du groupe, un jeune homme, le regard doux, emmitouflé dans un anorak et un bonnet bleu, sirote un verre de soupe. Denis réside dans un foyer Sonacotra. Placé sous tutelle depuis un an suite à des troubles psychologiques, il perçoit 50 euros par semaine et une aide de 90 euros pour son loyer. Ayant depuis peu cessé toute prise de médicaments, il s’est remis en quête d’un emploi soit en mécanique-auto soit comme chauffeur-liveur.
Au moment de plier bagage, le volubile Karim, à la rue depuis trois ans, salue l’effort de la Croix-Rouge mais il tient à signaler qu’ « il reste encore beaucoup à faire. Moi, par exemple, je dors à droite et à gauche dans des squats ou chez des potes. Ici à Dijon, même si le maire a changé, on fait du social de droite ». Preuve que l’âpreté de la vie dans la rue n’empêche pas d’avoir une conscience politique. Ce soir comme tous les soirs depuis trois ans, Karim dormira dans la rue. Sans papier, il ne peut prétendre à un hébergement dans un quelconque centre d’hébergement.
Il est environ minuit, retour au QG de la Croix-Rouge. Pierre clôture la soirée des équipes mobiles du SAMU social par un coup de fil au 115 qui lui reste opérationnel 24h/24.
Ce soir, les bénévoles ont servi soupes, cafés, sandwiches mais surtout prêté une oreille attentive voire fraternelle à vingt et une personnes en souffrance que la plupart d’entre nous ignorent ou feignent d’ignorer. Sur le chemin du retour, Susie, bénévole pour la première année à la Croix-Rouge, étudiante en 1ère année de psychologie, avoue que malgré la fatigue et parfois le stress générés par les maraudes, le sommeil ne vient pas si facilement : « Avant de s’endormir, on pense à tous ceux qui vont passer la nuit dehors ».
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