DIJON : terre bénie de la franc-maçonnerie
01/03/2004 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Xavier Gauthier

La franc-maçonnerie dans la cité des Ducs est une histoire ancienne. Dès 1760, il est fait mention par des Hollandais d’une loge créée par les services techniques de l’intendance. En 1770, Dijon compte au moins trois loges dont l’une de rite écossais rectifié fréquentée par des magistrats, tandis qu’une autre loge attire des bourgeois et des architectes. Ces loges disparaissent et une loge se reconstitue sous l’empire qui à sont tour périclite en 1840. Il faut attendre 1863 pour que la franc-maçonnerie dijonnaise renaisse notamment autour de la loge « solidarité et progrès » du Grand Orient de France, toujours en activité. Dans les années 80 et 90, cette loge essaime et donne naissance à quatre nouvelles loges. Aux côtés des loges du Grand Orient de France (GODF), obédience la plus représentée, le paysage maçonnique dijonnais se complète de trois loges affiliées à la Grande loge de France (GLF), une loge de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), une loge rattachée à la Grande Loge Féminine de France (GLFF) et enfin la Fédération française du Droit Humain (FDH), seule obédience mixte, compte deux loges.
De tous temps, la franc-maçonnerie a trouvé en Bourgogne un vivier important de frères. Une terre républicaine, déchristianisée avec une forte présence du parti radical en sont les principales explications. Aujourd’hui, à la faveur de la perte de vitesse des partis politiques, des syndicats et de l’Eglise, la franc-maçonnerie a le vent en poupe (le nombre de frères et de sœurs en France s’élève à près de 130 000).
Les partis politiques ont perdu de leur influence car ce ne sont plus des lieux de débat mais plus prosaïquement de désignation du personnel politique. La franc-maçonnerie a donc tout naturellement pris le relais des partis politiques. Dans les loges, les frères trouvent des lieux d’échange et d’écoute qui font défaut dans la société. Pour preuve de ce regain d’intérêt pour la franc-maçonnerie, le rajeunissement des effectifs constaté dans toutes les obédiences où les trentenaires et quadragénaires sont à la hausse. Si la fraternité et la solidarité sont les principaux attraits de la franc-maçonnerie, il n’en demeure pas moins que certains peuvent y chercher un tremplin à leur carrière. Ou un soutien électoral. Ainsi en est-il d’élus locaux dont l’appartenance à la franc-maçonnerie à pu contribuer à leur élection. A cela rien d’étonnant, comme le fait remarquer Claude Patriat, professeur à l’université de Bourgogne : « Tout homme politique doit s’appuyer sur des réseaux. La franc-maçonnerie en est un au même titre que la communauté gay ou corse. On assiste aujourd’hui à un changement de génération du personnel politique et en même temps des relais d’opinion. Après guerre, vous aviez les réseaux issus de la résistance, de nos jours, il y a entre autres la franc-maçonnerie qui joue un rôle de vecteur d’idées et de noms ». Au risque de bousculer les idées reçues sur la carte électorale dans la cité des Ducs, Claude Patriat va jusqu’à déclarer que Dijon est une ville de centre-gauche. « Nous sommes dans une région où les clivages ne sont pas très prononcés ».
Qui sont les francs-maçons ?
La tradition veut qu’au sein des loges, toutes les couches de la population soient représentées. Un souci d’égalité qui n’a pas toujours prévalu. Dans les loges sont toujours fortement représentées les fonctionnaires, enseignants ou policiers, les médecins, les avocats, les dirigeants économiques. Mais depuis peu, les portes des temples s’ouvrent aux classes moyennes supérieures tels que les commerçants, les employés, les professions paramédicales, les artisans…Les motivations de ces nouvelles recrues sont, à l’image de cette population, hétérogènes : quête de reconnaissance sociale, de promotion, de spiritualité voire de transcendance ou plus simplement de fraternité, d’un lieu d’échanges où la parole se veut libre. L’initiation à la franc-maçonnerie avec ses rites et ses symboles inintelligibles au profane constitue sans nul doute l’un des attraits forts et fait l’originalité de la franc-maçonnerie par rapport à d’autres sociétés ou clubs-services tels que le Rotary. L’impression d’appartenir à un club fermé quelque peu élitiste et sa vocation de faire avancer l’humanité sur la voie du progrès explique la pérennité du culte du secret. Enlever ces attributs et la franc-maçonnerie se trouverait mise à nu. Il n’est pas surprenant alors que l’entrée dans l’univers de la maçonnerie est soumise à une forte procédure.
Le recrutement de la loge se fait essentiellement par cooptation mais également par candidature spontanée. Première étape, après avoir été reçu par le vénérable de la loge la plus proche de son domicile, le postulant doit adresser une lettre de demande au vénérable en y joignant une fiche d’état civil ainsi qu’un extrait de casier judiciaire récent. Le vénérable, après avoir procédé dans la loge à un premier vote de principe, désigne trois enquêteurs qui ne se connaissent pas. Ils sont chargés séparément de vérifier la sincérité et les motifs de la démarche du candidat. Chaque enquêteur passe en revue respectivement la vie privée, intellectuelle et spirituelle et enfin professionnelle et sociale du profane. A la suite de la lecture des trois rapports en loge devant l’ensemble des frères, un nouveau vote est effectué. S’il est favorable, la loge convoque le postulant pour la fameuse audition sous le bandeau. Le profane, les yeux bandés, est introduit au cœur du temple pour y être soumis au feu des questions courtoises mais précises des francs-maçons présents. L’audition peut ne durer que quelques minutes mais si le candidat tente de tricher sur ses motivations, l’entretien peut alors se prolonger et prendre des allures de véritable interrogatoire. Le candidat se retire ensuite et la loge délibère. Le candidat admis doit encore attendre la prochaine cérémonie d’initiation où, toujours sous bandeau, il prêtera serment la main droite posée sur les outils et le livre de la loi.
Que font les frères et les sœurs en loges ?
Savoir ce qui se trame dans les temples est une question à laquelle nous ne pouvons apporter que des réponses fragmentaires tant les loges, contrairement aux grands maîtres qui au niveau national s’essaient à la transparence, continuent de cultiver le culte du secret. Quitte à entretenir et nourrir les fantasmes et les préjugés que véhicule depuis toujours la franc-maçonnerie. A Dijon, à l’exception notable de la FDH, c’est le silence radio. A commencer par le Grand Orient dont son représentant local nous a clairement fait comprendre le peu de cas qu’il faisait de la liberté de la presse à investiguer sur la franc-maçonnerie.
On peut cependant dire que de tous temps la franc-maçonnerie a été à la pointe en matière de réflexion sur l’évolution de la société. De nombreuses conquêtes sociales ont été initiées par les travaux de réflexion menés dans les loges comme l’abolition de l’esclavage, la réduction du temps de travail au début du XXe siècle, la création de la sécurité sociale, les congés payés, les congés maternité et plus près de nous, les lois sur l’avortement. De nos jours, les travaux dans les loges continuent à se pencher sur les questions de société. Ainsi à la FDH, les derniers travaux de réflexion ont porté sur la canicule qui a mis en lumière le problème de l’isolement de certains individus, sur les réponses à apporter à la violence des jeunes, sur la pollution, etc. Sans oublier l’initiation maçonnique proprement dite qui porte sur l’étude des symboles, des rituels et de la tradition maçonniques.
Entre tradition et réflexions progressistes, entre le secret maçonnique et la tentation d’ouverture, réelle volonté ou gages données à la société pour étancher sa soif légitime de transparence, la franc-maçonnerie louvoie, ne joue pas totalement carte sur table notamment au niveau des loges. Mais rompre avec des pratiques séculaires ne signifierait-il pas à terme la mort de la franc-maçonnerie ? Déjà, certains francs-maçons déplorent un appauvrissement de la qualité des débats suite à une trop grande ouverture aux classes moyennes.
ILS EN SERAIENT… ET EN ONT ETE
Hormis quelques personnalités (François Rebsamen, J.P Soisson* et François Patriat en tête) dont l’appartenance à une des loges est de notoriété publique, difficile de savoir au niveau local qui a fait le choix de la fraternité maçonne. La discrétion reste de mise. Dans son numéro de décembre 2002, le Nouvel observateur consacrait un dossier sur la franc-maçonnerie en Bourgogne en avançant plusieurs noms : Jean -Pierre Billoux, Marc Meneau et Jean-Michel Lorain (restaurateurs), mais aussi quelques propriétaires viticole comme Louis Trébuchet à Chassagne-Montrachet.
Retenons également quelques francs-maçons célèbres : Georges Brassens – Patrick Le Lay – Voltaire – Mozart – Baudelaire – Jack Lang – Napoléon – Henri Emmanuelli – Pierre Joxe
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