Dormez en paix ! les correspondants de nuit veillent
01/04/2004 | La Gazette de Côte d'Or n° | Par Xavier Gauthier



20h45, le halo des lampadaires et des veilleuses des cages d’escalier luit dans la nuit noire. Alexa et Amar débutent leur nuit de veille par le quartier de Stalingrad. Leurs blousons jaune siglés dans le dos « correspondant de nuit » les identifient auprès des habitants du quartier. Munis d’un solide trousseau de passes fournis par les offices HLM et d’un téléphone portable joignable via un numéro spécial suivi du chiffre du quartier concerné, ils veillent à la tranquillité des résidents. Dehors une dame promène son chien « Ah ! Vous êtes là pour le bruit ! » Entre autres. Toutes les nuits depuis le 1er janvier, de 20 h à 2 heures du mat’ 365 jours par an, quatre équipes de deux correspondants de nuit arpentent les rues et les immeubles de quatre secteurs du Grand Dijon regroupant au total 11 200 logements sociaux.
Un métier aux vastes compétences
La mission de ces correspondants de nuit est multiple : porter assistance aux personnes en détresse, constater les problèmes techniques (panne d’éclairage et d’ascenseur, fuite d’eau et de gaz, dégradations des locaux) et résoudre si possible les conflits de voisinage. A la nuit tombée, lorsque les services publics sont fermés, les conflits de voisinage revêtent vite un caractère plus conflictuel. Ce nouveau type de service à la frontière de la sécurité et du social aux contours forcément flous se situe au carrefour de plusieurs métiers : travailleurs sociaux, surveillance, premiers secours, mais en aucun cas les correspondants de nuit ne se substituent aux services compétents. Ni flic, ni assistant social, ni dépanneur. A la fin de chaque tournée, les correspondants de nuit consignent les faits de la nuit dans un journal de bord qui assure un suivi avec les équipes suivantes. Dans un rôle de relais, les correspondants de nuit passent ensuite la main aux services compétents : les personnes en difficulté psychologique sont signalées au service social idoine, quant à la résolution des problèmes techniques, elle est du ressort des offices HLM.
Rue A. Blanqui, Alexa et Amar enchaînent les visites d’immeubles de la cave au grenier. Sur un palier, une ampoule grillée fait aussitôt l’objet d’une note par Alexa sur un bloc-note « car cela crée un climat d’insécurité pour les habitants ». Plus loin, sur les marches d’un immeuble, trois jeunes. L’un d’entre eux demande du feu pour rouler son joint. Comme souvent, les jeunes s’adressent d’abord à Alexa par un jeu de séduction. « Cela fait partie du jeu » explique cette jeune femme de 27 ans dans le social depuis 1998. « C’est un atout car cela facilite les rapports humains, mais il faut savoir vite passer à autre chose ». Sa présence détend l’atmosphère.
« Aux Grésilles, le message auprès des jeunes est bien passé »
Vers 21h45, le tandem commence ses pérégrinations à travers le quartier des Grésilles par la visite d’une dame de 63 ans qui, seule et confrontée à de graves problèmes financiers, a besoin d’écoute. Mais ce soir, personne ne répond. Dans ce vaste quartier des Grésilles à l’horizon souvent bétonné, Alexa et Amar passent d’une barre à une autre, remontent les couloirs étroits sans fin en permanence noyés sous un flot de lumière. « Dans certains bâtiments, on sait qu’il y a des étages où ça squatte, donc on y va ». Dehors les rares jeunes croisés saluent Amar, originaire du quartier et connu de tous. S’il est vrai que ce lundi soir balayé par un vent frisquet n’incite pas à la nouba au pied des immeubles, force est de constater que le quartier semble aussi tranquille que n’importe quel autre de la ville. Pour Amar, 32 ans, ancien vigile aux Grésilles, les choses ont bien changé depuis dix ans. « Mais malheureusement, le quartier garde sa mauvaise réputation ». Alexa, qui profite de l’expérience de Amar sur le quartier – chaque binôme est en général composé d’un résident du quartier visité qui introduit son partenaire – confirme : « Aux Grésilles, nous n’avons pas de problème auprès des jeunes. Dès le début, le message est bien passé ; ils ont compris qu’on ne travaillait pas pour la police ». Malgré tout , elle recommande toujours de ne pas prendre de notes dehors afin de ne pas être confondu avec un indic !
Une discussion avec trois jeunes au pied d’une imposante barre corrobore ces propos rassurants. Ils abordent sans détours les sempiternels sujets racoleurs et les clichés dont le quartier fait les frais. La supposée violence des Grésilles est balayée d’un « il y en a peu ici, quand la presse vient ici, elle en rajoute. On ne se reconnaît pas dans leurs reportages ». Les tournantes, s’ils n’en nient pas totalement la réalité, ils n’ont connaissance d’aucun cas dans leur quartier. Quant à la discrimination, notamment à l’embauche, ils s’en disent tous victimes « On n’est pas aidé ici. Quand tu dis que tu es des Grésilles, les gens se défilent ». Et Amar de lui rétorquer : « N’attends pas que les autres t’aident pour t’en sortir ».
Cette longue pause de près de 30 minutes sur une allée déserte permet de créer du lien entre les habitants du quartier et les correspondants de nuit. « On montre ainsi », justifie Alexa, « qu’on ne vient pas uniquement pour les embêter quand il y a un problème. Comme ça, le jour où il y aura une situation vraiment tendue, nous serons plus crédibles et donc plus écoutés ».
Après une énième visite d’un immeuble et de son ascenseur au fort relent d’urine, l’équipe retrouve le coordinateur de la soirée pour faire le point. Pour l’instant, à 23 heures, le bilan est vite fait : RAS ! Mais, relativise notre tandem « il suffit parfois d’un rien pour que ça dérape : un mec qui a trop bu ou qui s’est fait tabasser… ». Et puis, rajoute Alexa : « jusqu’à maintenant, on est conscient que la période est calme. Il en sera tout autrement l’été avec la chaleur et la vie au-dehors des jeunes. Les choses seront plus délicates à gérer ».
Principale arme des correspondants de nuit : la médiation
A 23h20, Alexa et Amar arrivent dans le dernier quartier de leur secteur : le Petit Cîteaux.
Vers minuit, alors qu’ils contrôlent une cave, le portable sonne. Une dame, qui vit seule aux Grésilles, se plaint du bruit de son voisin du-dessus. Une habituée qui a déjà sollicité les correspondants de nuit à maintes reprises. Un quart d’heure plus tard, nous planquons derrière la porte du dudit perturbateur qui « marche avec des sabot et tire la chasse d’eau en permanence ». Mis à part le battement de nos cœurs, aucun bruit suspect ne vient troubler le calme de la résidence endormie.
Selon ce voisin, entendu précédemment, il est victime de la paranoïa de sa voisine. Bref, une banale querelle de voisinage mais au dénouement incertain. « Pour l’instant nous ne prenons pas parti. On reste dans la médiation en essayant de recueillir d’autre témoignages. Il faut toujours appréhender les problèmes de manière globale ».
Après une dernière escapade dans les immeubles bordant la rue d’York, le tandem regagne vers 1h30 la rue Chaugenet à Chenôve, siège du service des correspondants de nuit, pour relater dans le journal de bord les évènements de la soirée. Tandis que les portables restent en veille jusqu’ à deux heures du matin. Au cas où…
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