«Craindre la mondialisation» avec Luc Ferry
21/12/2006 | La Gazette de Côte d'Or n° 33 | Par Jérémie Demay

La Gazette : Faut-il avoir peur de la mondialisation ?
Luc Ferry : Oui, il faut évidemment avoir peur de la mondialisation. Mais je ne suis pas hostile puisque je suis un libéral. En même temps, je pense qu’on a raison d’avoir peur. Mais pas là où on ressent ce sentiment habituellement. La plupart des gens craignent en gros le dumping social avec l’exemple du plombier polonais, la flexibilité, et la précarité. Ce sont les thèmes qui reviennent souvent dans les critiques altermondialistes. Je pense que ce n’est évidemment pas sans fondement. Quoique, comme le disait François Patriat (ndlr, le président de la Région Bourgogne), qui est de gauche, la mondialisation entraîne aussi une baisse incroyable des coûts sur beaucoup d’articles. Le vrai problème de la mondialisation, c’est qu’on a un univers où le progrès est induit presque mécaniquement par la logique de la compétition. Du fait que les foyers de concurrence sont disséminés sur le monde entier, donc personne ne les contrôle. Une perte de sens et de contrôle qui est une espèce de trahison des promesses qui étaient faites par la démocratie et par la République à leur naissance. Puisqu’elles nous promettaient à nous citoyens que nous allions participer à l’élaboration de notre destin. Elles nous disaient aussi qu’avec le droit de vote on allait pouvoir exercer une pression sur notre destinée. C’est cela les problèmes de fond, et non pas ceux qu’agitent les altermondialistes. Puisqu’ils s’imaginent que derrière la logique de la mondialisation il y a des gens qui tirent les ficelles. Je dis toujours que si c’était vrai ce serait une bonne nouvelle, puisqu’au moins on aurait des responsables à qui s’adresser.
Alors qui contrôle ?
La vérité, on a affaire à des processus sans sujet que personne ne contrôle. C’est d’ailleurs pour cela que les chefs d’entreprise écoutent et regardent les marchés financiers. C’est comme les délocalisations qui sont très peu maîtrisables. La mondialisation accroît les inégalités. Mais malgré tout, les plus pauvres sont quand même un peu moins pauvres que s’il n’y avait pas la mondialisation.
Mais que propose un libéral comme vous face à ce constat désenchanté ?
Ce n’est pas un constat désenchanté, mais une observation de la mobilité inquiétante du monde, qui produit cependant aussi des effets bénéfiques. Les Français ont voté non au traité européen. Ils ont eu tort. Il y avait une disposition dans ce traité qui donnait une quarantaine de décisions qui ne se prenaient plus à l’unanimité mais à la majorité qualifiée. Cela transformait l’Union européenne en instance capable de prendre des décisions. C’est pourquoi les Dupont-Aignan, et les Chevènement sont dans le délire en affirmant qu’en revenant en arrière et en étant volontariste on va pouvoir, au niveau national et républicain, reprendre la main. ça peut être sympathique, mais c’est du délire. Le nuage de Tchernobyl ne s’arrête pas à la frontière, mais c’est pareil pour la croissance, la recherche, et même le pouvoir d’achat. Quand Renaud construit la Logan en Roumanie, c’est le devoir du chef d’entreprise de dire que, plutôt que de maintenir de force la production en France qui coûte très cher et qui va entraîner la faillite de l’entreprise, il délocalise en Roumanie. Et en plus cela rend service aux Roumains .
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