Portrait chinois
25/01/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 37 | Par Alexis Billebault

La Gazette : Quand on est journaliste étranger en Chine, peut-on travailler normalement, c’est-à-dire ne pas se sentir surveillé ?
François Bougon : Il faudrait d’abord savoir ce que veut dire travailler normalement, c’est-à-dire comme en France ? Les conditions sont bien sûr différentes, la Chine est un régime autoritaire qui a une tradition de propagande assez forte. Aujourd’hui, cependant, avec l’ouverture du pays et la modernisation, les techniques modernes de communication se marient avec cette tradition. C’est un mélange assez particulier qu’il est difficile de décrire, un mélange de liberté et de contrôle. Au niveau du gouvernement central à Pékin, l’approche des jeux Olympiques a changé la donne. Les autorités donnent de plus en plus de conférences de presse, la plupart des administrations, des ministères ont désormais un porte-parole et des services de communication, ce qui facilite le travail des journalistes en général. Le gouvernement a changé le règlement pour le travail des correspondants étrangers depuis le 1er janvier: il n’est plus nécessaire d’obtenir la permission des autorités pour se rendre en province à partir du moment où on l’a obtenue des personnes que nous souhaitons interviewer. En fait, la plupart des journalistes de la presse écrite s’y rendaient depuis plusieurs années sans demander ce feu vert. J’étais en décembre dans la province du Shanxi, dans le nord, pour des reportages sur les mineurs sans demander l’autorisation et j’ai pu interviewer des gens sur le terrain, pas des officiels, sans être inquiété. Malgré tout, dans le travail quotidien, il y a un écueil sur lequel on peut encore tomber, la langue de bois. Quant à savoir si je suis suivi ou écouté, je ne peux pas répondre à cette question, ce qui prouve peut-être qu’ils sont assez efficaces ou bien qu’ils ont d’autres chats à fouetter que les centaines de journalistes étrangers présents en Chine.
Existe-t-il de la part des officiels chinois une forme de méfiance face aux médias occidentaux ?
De la part de certains officiels du gouvernement central, non, au contraire, certains sont assez habitués à côtoyer les journalistes étrangers, par exemple les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères. Sinon pour les plus hauts dirigeants comme le président Hu Jintao, l’accès est impossible. Mais Hu Jintao a toujours pris soin de ne pas donner d’interviews, que ce soit aux journalistes chinois ou étrangers.
Quels sont les sujets que vous ne pouvez pas aborder ?
Comme journaliste étranger, on peut aborder tous les sujets, nous sommes assez protégés par notre statut. Sauf bien sûr si nous souhaitons nous rendre sur des « points chauds » comme des révoltes paysannes ou des accidents de mines par exemple. Par contre, un journaliste chinois est, lui, limité sur les questions politiques, mais n’hésite pas à dénoncer des situations scandaleuses, dans le domaine social, à parler de la corruption, etc., car ce sont des chevaux de bataille de l’actuel régime. Par conséquent, les journaux chinois en profitent pour repousser les limites de la censure. Ce qui n’empêche pas de temps en temps des rappels à l’ordre du pouvoir, en l’occurrence du Département de la Propagande, un organisme qui supervise les médias. On peut voir alors des journalistes être limogés ou transférés. Ceux qui osent remettre en cause le régime, notamment sur des sites Internet, finissent généralement par être condamnés. Dernièrement, un collaborateur chinois du New York Times a été condamné à de la prison ferme. Officiellement pour fraude, mais apparemment, il a payé pour avoir sorti en 2004 un scoop sur le fait que l’ancien président Jiang Zemin allait quitter ses fonctions à la Commission militaire, l’organe qui supervise l’armée.
Les informations que vous recevez sont-elles filtrées en amont ? Est-il aisé de les vérifier ?
Non, il n’y a pas de filtrage. Malgré le contrôle du gouvernement, Internet permet à l’information en Chine d’être diffusée, il suffit de lire le chinois pour se rendre compte que beaucoup de thèmes, comme la corruption, sont souvent abordés par les internautes. J’ai l’impression que malgré les déclarations du pouvoir, le gouvernement n’a pas les moyens de tout contrôler sur Internet.
Avez-vous des contacts avec des dissidents chinois ?
L’Agence France presse a des contacts avec les dissidents chinois, bien sûr. Ces derniers, relativement peu nombreux au demeurant et tous surveillés, ont besoin de la presse étrangère pour faire passer leurs messages ou pour dénoncer la répression. Car aucun journaliste chinois n’oserait en parler dans leurs publications.
A-t-on vraiment l’impression quand on est étranger et que l’on vit en Chine que les libertés individuelles et d’expression sont bafouées, ou est-ce plus pernicieux ?
Il faut comprendre qu’il n’existe pas une Chine, mais « des » Chine : celle privilégiée de la côte, dans l’est, celle des grandes villes comme Pékin ou Shanghai ; celle des régions intérieures, pauvres ; celle des «migrants », ces paysans pauvres qui viennent travailler dans les villes. Et le développement économique indéniable des vingt dernières années a accru les inégalités de revenus. Il y a les privilégiés, qui s’ils ne remettent pas en cause le Parti communiste peuvent vivre très bien, consommer, s’amuser, se cultiver, et les autres, ceux qui n’ont pas les moyens, qui ne peuvent faire face aux dépenses de santé, aux frais d’école et d’université pour les enfants et les autres. Dans les années 1990, un certain nombre d’avantages sociaux ont été supprimés, par exemple désormais, se faire soigner coûte cher car peu bénéficient de la sécurité sociale. Le gouvernement actuel, celui de Hu Jintao, a officiellement mis au rang de ses priorités réduire les écarts de revenus et offrir plus de bénéfices sociaux aux plus pauvres. Enfin, à l’intérieur même du pays, une masse de paysans a quitté les campagnes. Ils sont entre 150 et 200 millions à s’être rendus dans les villes, ce sont ces célèbres « migrants » qui ne disposent pas du permis de résidence, qui est obligatoire en Chine pour vivre en ville. Ils n’ont pas accès aux bénéfices sociaux de base, ne peuvent inscrire leurs enfants à l’école, et sont plus fragiles face aux patrons. Là aussi, le gouvernement a officiellement affirmé vouloir s’occuper de leur cas.
Pour les JO, Pékin sera-t-elle prête ?
Pékin ne sera pas Athènes, les responsables du comité olympique qui viennent régulièrement à Pékin se sont déclarés satisfaits de l’avancée des travaux. Tout sera prêt pour le 8 août 2008 à 20 heures. La plupart des sites seront terminés à la fin 2007, nous entrons dans l’année des préparatifs, comme l’a dit un des dirigeants du comité d’organisation récemment. En tout cas, il est manifeste que les JO représentent pour la Chine un moment important dans son affirmation face au monde, il faut espérer qu’ils ne seront pas l’occasion d’un déploiement nationaliste tapageur.
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