A la une

La Côte-d’Or sous Vichy

29/03/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 46 | Par Roald Billebault

Réagir Télécharger le numéro

Retour sur une la période la plus sombre de notre histoire, l'Occupation allemande. Un dossier réalisé par Roald Billebault et Jérémie Demay

Une photo qui fait froid dans le dos. Le drapeau nazi flottant sur le palais de justice de Dijon en 1943
Officier Allemand savourant une grappe de raisin dans les vignes de la Côte, à Gevrey-Chambertin (date inconnue)
La ligne de démarcation telle qu'elle est définie après l'armistice du 22 juin 1940. La zone sud sera occupée par les nazis à partir de novembre 1942 en représailles au débarquement allié en Afrique du nord.
Soldats de la Wehrmacht stationnés place Darcy à Dijon. On aperçoit, derrière, le magasin Houdart qui porte encore l'enseigne « La Ville d'Elbeuf » (date inconnue).
Aussitôt l'armistice signé en juin 1940,
Le Maréchal Pétain (troisième en partant de la gauche) en visite à Seurre le 17 mars 1940, trois mois à peine avant la déroute française et l'entrée du pays dans la voie de la collaboration.
La gare de Dijon, un lieu stratégique pour les Allemands, mais aussi pour les réseaux de passeurs.
Cette photographie est l'une des très rares datant de l'Occupation dont disposent les archives municipales de Beaune, qui lancent un appel aux dons. Si vous possédez de tels documents, merci de contacter la rédaction de la Gazette.

Le 6 juin 1940, sans grande résistance, les défenses françaises, exsangues, s’effondrent dans la Somme et dans l’Aisne. La « blitzkrieg » – guerre éclair – menée par les troupes de la Wehrmacht est un succès retentissant, rien ne semble pouvoir stopper le rouleau compresseur germanique. La défaite française est inéluctable. Dès le 8 juin, l’exode débute dans une panique sans précédent. Des milliers de Français laissent tout derrière eux pour rallier le sud du pays, encore à l’abri de la menace nazie. Paris se vide, en cinq jours à peine, de ses habitants. Le gouvernement, en lambeaux, part s’installer loin, le plus loin possible, à Bordeaux.
Il est 12h30, le 17 juin, lorsque le Maréchal Pétain, héros de la Grande Guerre, appelle à poser les armes : « C'est le cœur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat ». La voie de la collaboration s’entrouvre pour la première fois. On connaît la suite. Charles de Gaulle réplique depuis son exil londonien. C’est l’appel du 18 juin, l’appel à la résistance. Quatre jours plus tard, à Rethondes dans l’Oise, dans un wagon qui au final n’aura vu que des signatures d’armistices, « l’occupation » de la France est griffée en bas d’un page. Le pays se scinde en deux, du moins pour un temps. Une zone libre, au sud, sous l’autorité du gouvernement collaborationniste de Vichy. Une zone occupée, au nord, sous le joug des hommes du IIIe Reich. Pour passer de l’une à l’autre, dans le meilleur des cas, une Ausweis, un Passier Schein, un passeur ou la chance. Et souvent, une balle dans le dos…
La Côte-d’Or restera occupée jusqu’au 11 septembre 1944.

 

L’échappée belle

Yvonne Levy-Picard est juive. Elle a 20 ans en 1940 lorsqu’elle échoue un peu par hasard à Dijon.

La Gazette : Comment êtes vous arrivée à Dijon ?
Yvonne Levy-Picard : Le 15 juin 1940, nous entendions tonner les canons à proximité de mon village de Wintzenheim (Haut-Rhin) où j’habitais alors avec ma famille. Le maire nous a dit qu’il fallait immédiatement quitter le village. Nous avons alors pris le taxi jusqu’à Gérardmer où nous avons rencontré une Dijonnaise qui y passait ses vacances. Nous n’avions plus rien, juste quelques affaires dans des sacs. Cette jeune fille nous a alors pris totalement en charge et nous a trouvé une maison à Dijon, rue de Montchapet, dont le propriétaire Louis Picard était adjoint au maire. C’était un homme formidable qui avait démissionné de son poste de haut fonctionnaire au réseau ferroviaire PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) pour ne pas être en contact avec l'occupant. Tous ces gens nous ont adoptés, intégrés. Je peux vous dire que nous étions choyés auprès de nos amis dijonnais.

Vous êtes restée deux ans à Dijon entre août 1940 et juin 1942. Quels souvenirs gardez-vous de l’occupant Allemand ?
A vrai dire nous n’avons pas eu de problème particulier avec les Allemands, nous n’avons pas eu de contact direct avec eux. J’ai le souvenir des défilés de soldats. Je me souviens aussi qu’ils mordaient à pleines dents des plaques de beurre, comme ça. En revanche une chose providentielle s’est produite. Le 7 mai 1942, un journal parisien, L’Appel(1), a écrit un papier intitulé «Scandale à Dijon : La mairie favorise et protège les Juifs ». Mon père y était décrit comme un parasite, ça l’a beaucoup affecté. Le conseil municipal (ou siégeait le Chanoine Kir) et Monsieur Picard étaient également visés par cet article. Puis les jours suivants, toujours dans ce journal, il y eut un deuxième, puis un troisième article à notre encontre. Un jour en rentrant de l’université où je suivais des cours, un papillon était collé sur la maison que nous occupions : « Cette maison est réquisitionnée par la Wehrmacht ». Nous devions partir sans délai.

C’est donc comme ça que vous avez rejoint la zone Libre ?
Mon père avait un frère en zone libre, à Agen. Nous savions donc où aller mais il fallait traverser la ligne de démarcation en fraude. Nous avons été voir l’un de nos amis, Charles Maldant, également adjoint au maire de Dijon. C’est lui qui nous a procuré des faux papiers et un passeur. Trois heures avant de quitter Dijon pour passer la ligne de démarcation nous avons entendu à la radio que les Juifs devaient porter l’étoile jaune en zone occupée. Mes parents et mes sœurs sont partis en premier, faute de place je les ai rejoints quinze jours plus tard.
Paradoxalement cette campagne de presse dirigée contre vous vous a certainement sauvé la vie ?
C’est certain. Si elle n’avait pas eu lieu, nous n’aurions pas quitté Dijon et je ne serais pas là pour vous en parler.

Vous êtes revenue à Dijon ?
Oui. Après la Libération, avec mes sœurs, nous voulions revoir tous ces gens qui avaient été tellement extraordinaires avec nous. Ils étaient encore tous en vie, maintenant il n’y a pratiquement plus personne. J’ai d’ailleurs fait en sorte qu’ils soient inscrits au livre d’or des « Gardiens de la vie », qui honore les personnes qui ont permis à des Juifs de survivre à la persécution .

 

Vivre avec l’envahisseur

En quelques jours, l’armée a pris possession de Dijon et de la Côte-d’Or.

La Gazette : Comment s’est déroulée l’arrivée des Allemands en Côte-d’Or ?
Jean-François Bazin, auteur de La libération de Dijon, et La Bourgogne dans la Seconde Guerre mondiale : Les Allemands sont arrivés en quelques jours, à partir du 16 juin 1940, bénéficiant d’un état d’effondrement complet de l’armée française. 40000 habitants de Dijon avaient quitté la ville dans la nuit du 15 juin. Les Allemands sont arrivés en très bon ordre. D’ailleurs en quelques heures, ils ont pris le contrôle de tout ce qui est hôtels, appartements, maisons, villas. Ils se sont installés sans aucun problème. Ils ne sont pas arrivés par l’Est, comme tous les gens le pensaient à l’époque, mais sont passés par Sombernon. Sans grandes difficultés. Le général Pagézy (commandant la 8erégion militaire) ne répondait pas. Le préfet Chevreux est parti lui aussi très vite. Le maire Robert Jardaillier (ministre des PTT sous Léon Blum et député socialiste) a eu une mauvaise idée et, mal conseillé sans doute, il est parti dans la nuit pour mettre l’argent de la ville en sûreté. Bref, l’Hôtel de ville était vide le 16 juin au matin. Il y a eu quelques bombardements sur Dijon, notamment sur la gare de la Boudronnée (ndlr : lieu actuel de la foire exposition) et l’actuel quartier Clemenceau. Châtillon-sur-Seine a été complètement détruit. Longvic a subi aussi beaucoup de bombardements à cause de la base aérienne.

Quel a été le destin de la ville de Dijon pendant la guerre ?
Elle est devenue un carrefour pour les Alle-mands aux niveaux logistique et militaire, mais surtout sur le plan du renseignement.

La Côte-d’Or a-t-elle beaucoup souffert pendant la guerre ?
Il y avait près de 45 000 soldats allemands. Au début, ils ne sont pas montrés d’une violence extrême. Mais très vite, ils ont réagi aux premiers attentats, et à l’apparition de la Résistance. On a donc eu des exécutions au Mur des fusillés (ndlr : à Dijon, dans le quartier des Grésilles), largement plus d’une centaine. Il n’y avait plus d’administration. On manquait de ravitaillement. Il n’y avait plus de commerçants. Tout était désorganisé. Les gens devaient se débrouiller. Il y a eu aussi l’apparition d’un marché noir. Les gens ont essayé de vivre dans cette atmosphère. Mais il ne faut pas oublier que ce conflit a duré quatre ans. C’est-à-dire que les Côte-d’Oriens sont rentrés dans une autre société : il y avait des concerts allemands, des conférences de collaboration…

La Côte-d’Or comptait-elle beaucoup de collaborationnistes ?
Il y a eu une certaine collaboration, dans une certaine société. Un groupe de collaborateurs a même tenté d’assassiner le Chanoine Kir. On ne peut pas dire qu’il y a eu une vague extraordinaire à Dijon, ni en Côte-d’Or. Il y en a eu, mais finalement assez peu.

Comment se sont comportés les médias ?
Il n’y avait ni radio, ni télé, et trois journaux. Le Progrès de la Côte-d’Or, un journal radical d’une gauche molle, a continué de paraître, sous le contrôle de l’occupant, puis a été interdit le jour de la libération. Sa rédaction écrivait des articles sans parti-pris. En revanche, son rédacteur en chef a soutenu solidement et fidèlement non seulement le maréchal, mais aussi des Allemands. Il y avait aussi le Bien public, qui est un vieux titre de droite. Il s’est sabordé le jour de l’arrivée des Allemands, tout comme La Bourgogne républicaine, qui était le journal socialiste.

 

Résistants et collabos

Réseaux de passeurs, de renseignement, maquisards… rien ne manquait en Côte-d’Or pour lutter contre l’occupant.

La Gazette : On imagine que cela n’était pas simple de passer la ligne de démarcation en juin 1940 ?
Gilles Hennequin, spécialiste de la résistance en Côte-d’Or : En réalité, deux lignes de démarcation traversaient la Côte-d’Or. Une du côté de la Saône, dans la région de Seurre, et une seconde qui était le canal de la Marne à la Saône, la zone rouge, interdite. Dès 1940 les passeurs ont fait traverser ces lignes de démarcation à plusieurs milliers de clandestin, soit à titre individuel, soit en faisant partie de réseaux, comme par exemple le réseau Grenier-Godard à Dijon.

Combien dénombrait-on de réseaux de passeurs et de renseignement en Côte-d’Or sous l’Occupation ?
J’ai identifié au moins dix réseaux de renseignements sur le département. Pour les passeurs, c’est difficile à dire puisque beaucoup ont travaillé à titre individuel. Mais on peut dire qu’il y a eu 5 à 6 grands réseaux en Côte-d’Or, souvent pilotés depuis Londres mais également, et c’est plus étonnant, par les services spéciaux de l’armée du Maréchal Pétain.

Ceux-là même qui devaient collaborer avec l’occupant ?
Absolument, mais ils étaient patriotes et anti-Allemands avant tout.

Et le maquis dans tout ça ? Etait-il actif?
Les premiers maquis datent de l’automne 1943 mais ils se sont développés à partir du débarquement des Alliés. Il y en a eu de nombreux dans le département, notamment dans le Châtillonnais, pour des raisons géographiques, et aussi dans la Vallée de la Saône pour des raisons stratégiques. Il y a eu plusieurs milliers de maquisard, c’est certain, mais c’est encore difficile à chiffrer précisément, beaucoup ne s’étant jamais fait connaître.

On imagine que la répression allemande a été violente avec les résistants…
En général les passeurs échappaient à la mort mais ils étaient déportés. En revanche les maquisards ou ceux qui étaient suspectés d’appartenir à la résistance étaient massacrés sans forme de procès. C’est ce qui s’est passé à Cessey-sur-Tille ou à Lantilly (notre photo de une).
Il ne faut pas oublier que les Allemands ont été aidés activement par les collaborateurs. On sait bien que sans ces Français qui avaient pactisé avec les nazis, les Allemands auraient été beaucoup moins performants dans leur répression. Les miliciens ont fait beaucoup de mal.



Revenir en haut de page

Les commentaires pour cet article sont fermés.

Votre nom :
Votre email :
L'email de votre ami :
Votre message (facultatif) :
La fin des haricots ?
En savoir plus [+]
Télécharger le numéro 296 de La Gazette de Côte d'Or au format PDF Archives
Revenir en haut de page