Focus

Régime infernal

26/04/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 50 | Par Dolorès Charles

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Justine enchaà®ne les plateaux télé et studios radio pour promouvoir son livre, dans lequel elle raconte son combat contre l'anorexie.

Justine

La chasse aux calories page après page, la perte du moindre gramme dans la douleur, les crises de boulimie… ce livre retrace trois ans de souffrance d’une jeune fille, victime de troubles du comportement alimentaire (TCA). Il est le témoignage bouleversant d’une adolescente anorexique, émouvant et fort, cruel parfois pour l’entourage, qui n’a pas su répondre présent à la quête d’amour de Justine D., originaire de Ruffey-lès-Echirey.
Nous sommes en novembre 2003, Justine a 14 ans et pèse 76 kilos pour 1,75 m. Elle est un peu ronde et s’agace des remarques qu’on lui fait. Lassée, elle entame un régime amaigrissant qui va l’entraîner, kilo après kilo perdu, vers la mort. « Fini la grosse vache, j’ai décidé d’être belle et mince », raconte-t-elle dans son livre, Ce matin j’ai décidé d’arrêter de manger, sorti en janvier. L’aînée de la famille veut maigrir… pour elle, pour se sentir mieux. Pour être plus aimée aussi, car elle se sent rejetée depuis l’arrivée de la petite dernière, Jeanne. Son adage : il faut que tout ce qu’elle avale dans une journée tienne dans un bol.
Avril 2004, la balance lui annonce 58 kilos. Justine a beaucoup perdu, mais elle continue son régime infernal, « gommer encore un peu les cuisses. Encore un kilo et j’arrête. » Et pourtant c’est une souffrance, la jeune fille appréhende les repas en famille, dissimule ses assiettes à peine entamées, et dort mal. « La nuit, je sens mes os frotter contre le matelas, mes hanches contre le drap. » Ses parents s’inquiètent mais l’adolescente  s’obstine dans sa diète quotidienne. Cette grève de la faim s’accompagne de troubles obsessionnels compulsifs, les fameux TOC : nettoyage, rangement des yaourts dans le réfrigérateur, comptage et recomptage, etc. La maladie devient un délire alimentaire et mental et provoque les premières séquelles : perte de cheveux, douleur aux gencives, décalcification et aménorrhée.
Novembre 2004, 49 kg. En supplément du poids, la jeune fille pourtant bonne élève a perdu l’envie de travailler à l’école, ses ami(e)s, et sa joie de vivre. Mince espoir pour ses parents, elle admet enfin « qu’elle est malade », sans toutefois envisager la mort. « Si je dois mourir, je mangerai juste avant pour m’en empêcher… » Pour les jeunes filles, l’anorexie ne constitue pas toujours un acte suicidaire, pour Justine la privation de nourriture tendait à montrer le manque de tendresse maternelle, son mal-être intérieur, et reflétait son caractère impérieux. A la demande de son psychologue, elle matérialise sa maladie par un serpent. Animal reptilien qu’elle déteste aujourd’hui.
Juin 2005, quelque 40 kg. La maladie grignote du terrain. La pose de « Gastounet » devient indispensable pour le professeur Rigaud qui s’occupe d’elle, au CHU de Dijon. Gastounet est le nom donné à sa sonde naso-gastrique, une sorte de « tuyau de gavage » que l’adolescente devra porter constamment, pour l’aider à remanger en douceur à l’aide de poches. Gastounet est une délivrance pour les parents de Justine qui ne supportent plus de voir leur fille se laisser mourir. Sa petite sœur de trois ans, Jeanne, exprimera avec ses mots à elle, l’avis général de la famille : « Quand tu seras morte, je t’aimerai encore… »
Justine en parle aujourd’hui aisément, mais on imagine dans ses yeux les épreuves traversées ces trois dernières années. Trois années dévorées par la maladie, bouffées par ses conséquences mentales, physiques, et familiales. Cette grève de la faim lui fera perdre 36 kilos au total.
Branchée à la sonde, la fragile adolescente craque et succombe à la boulimie, préférant avaler des barres de chocolat plutôt que des aliments liquides en poche. Après la restriction place au gavage, Justine sombre dans l’enfer des compulsions, et prend dix kilos en deux mois. « Je déteste Gastounet : il me fait grossir. »
Eté 2005, 50 kg. Le calvaire des parents atteint son apogée avec le vol de bijoux fantaisie à la Toison d’Or. La kleptomanie est un autre travers de la maladie, une autre pulsion incontrôlable. La pire des humiliations pour Justine, qui s’avouant incapable de guérir toute seule, intégrera l’hôpital à la rentrée pour tenter de redonner de l’ordre dans sa vie alimentaire. Elle a pris 18 kg depuis juin ! A ce moment-là, la nourriture a pris le dessus : « J’aurais pu assommer quelqu’un pour manger. C’était une sorte de folie, je me dédoublais. » Comme s’il y avait deux Justine, celle qui se retient et celle qui se goinfre. L’ange et le démon.
Début 2006 : 80 kg. Pour avoir supporté toutes ces turbulences alimentaires et ses écarts de poids, Justine peut se réjouir d’être une «survivante » mais, précise-t-elle dans son livre, une survivante « complexée et contrariée ». Le combat contre le serpent anorexique n’est pas gagné, et a laissé des cicatrices. Tout le monde n’aura pas eu sa chance : Cécile, sa voisine de chambre à l’hôpital, est décédée à 33 ans, à la suite d’une chute de potassium après un vomissement. Sans doute, le début pour l’ex-Tomb Raider des calories de la prise de conscience du caractère mortel de l’anorexie.
Second déclic, le cyclisme ! Après avoir assisté à une épreuve du Tour de France en Bourgogne, la jeune fille a trouvé sa voie professionnelle : elle deviendra journaliste spécialisée dans le vélo. En attendant de retrouver son poids idéal, la jeune fille devenue femme a fait la paix avec ses parents, et s’est engagée dans un deuxième combat, celui de témoigner pour éviter que d’autres n’empruntent le chemin du régime « futile » et de l’anorexie.
Depuis la sortie en rayons de son livre, les projecteurs se sont braqués sur la Côte-d’Orienne. « L’émission de Marc-Olivier Fogiel, T’empêches tout le monde de dormir, sur M6, fut l’apogée de ma médiatisation. J’ai beaucoup attendu pour passer finalement à une heure du matin, c’était quelque chose d’exceptionnel […] Ses questions (ndlr : de l’animateur) étaient cohérentes et professionnelles. Cela reste un bon souvenir…» Justine a aussi participé aux journaux de France 3 Bourgogne, au magazine de la Santé pour France 5 et à Télématin sur France 2. Elle a enfin apporté son témoignage sur Europe 1, Europe 2, RTL, RMC, France Bleu Bourgogne, au quotidien Aujourd’hui en France, etc. Après avoir lancé un appel de prudence, face notamment au poids de plus en plus important sur la Toile des blogs et sites internet pro-Ana (1), elle ne se voit pas recommencer les crises. «Je suis devenue quasi un exemple de guérison… » La médiatisation a un revers, les jalousies supposées de certains de ses camarades de classe : « je n’ai pas eu de retours à l’école (ndlr : le lycée Charles de Gaulle). Une fille seulement m’a dit un jour, qu’après avoir lu mon livre, elle m’avait mieux comprise… » Nous aussi.

 



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