Une traque bien réelle dans les mondes virtuels
31/05/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 55 | Par Xavier Gauthier

Une simple salle en longueur au rez-de-chaussée d’un des nombreux bâtiments de la caserne Maréchal Joffre, avec d’un côté un plan de travail où tournent non stop deux grosses unités centrales ouvertes pour en améliorer l’aération et faciliter la connexion des disques durs à analyser. Sur le mur en vis-à-vis trônent sur des rayonnages, tels des trophées des temps modernes, les carcasses d’ordinateurs éventrées ou sous scellées, saisis dans des affaires en cours. C’est dans ce local apparemment anodin que trois enquêteurs dénommés
N-Techs, spécialement formés dans le domaine des nouvelles technologies, luttent à longueur de journée contre la cybercriminalité.
Tous trois ont obtenu un diplôme à l’université de Troyes sur la connaissance des systèmes d’exploitation, la téléphonie et les réseaux voire pour certains, comme le chef de groupe – l’adjudant Sylvain Rave –, décroché un mastère Sécurité des systèmes d’information (SSI). Et pour suivre les dernières évolutions en matière de nouvelles technologies et les modes opératoires des délinquants, des séminaires de mise à niveau ont lieu tous les ans.
« Une formation très pointue et chère mais utile, car on s’aperçoit que tout groupe de délinquance passe un jour ou l’autre par le net. En terme de matériel et de formation humaine, nous avons à l’heure actuelle un temps d’avance sur les délinquants », évalue le lieutenant- colonel Doublier, patron de l’unité de recherches dont dépend la cellule N-Techs. La mission des enquêteurs est à la fois simple et vaste : traquer sur Internet toutes les formes d’infractions portant atteintes aux personnes et aux biens et notamment la pédopornographie, le trafic de produits stupéfiants, les escroqueries financières et le terrorisme.
Un terrain de chasse pour pédophiles
La pédopornographie représente 80 % de l’activité de la cellule même si elle semble diminuer en ce début d’année. « A force de savoir que nous traquons les pédopornographes, cela a un effet dissuasif », estime Sylvain Rave. En 2006, l’expertise des enquêteurs N-Techs a, en moyenne, débouché sur une intervention par semaine suivie dans 95 % des cas par une incarcération.
La section a un grand rôle de veille du réseau notamment des «â€ˆchats » ; ces lieux de discussion, classés par thème ou par âge, sont le terrain de chasse privilégié des pédophiles. « Beaucoup de mineurs se font brancher sur ces chats par des adultes qui se font passer pour des enfants ». Et arrivent ainsi à « amadouer » leurs victimes pour ensuite leur extorquer des informations personnelles et les faire chanter pour parvenir à leurs fins scabreuses.
Souvent, il s’agit d’enfants laissés seuls dans leur chambre sans aucune surveillance parentale. « Ce n’est pas normal, s’insurge l’adjudant Sylvain Rave. Est-ce qu’on laisse ses enfants traverser une route ou se balader la nuit ? »
Pourtant les solutions existantes pour contrer ces individus qui, tels des prédateurs, avancent masqués sont simples et efficaces. Souvent une question de bon sens. A commencer par placer l’ordinateur connecté à Internet dans une pièce commune. Les parents peuvent personnaliser les paramétrages d’accès et créer un compte spécifique pour l’enfant. De nombreux logiciels de protection des mineurs sont disponibles dont celui développé par un gendarme en téléchargement libre et gratuit sur le site www.logprotect.fr. Ce logiciel éducatif prévient par une succession d’alerte l’enfant pour qu’il évite de donner des coordonnées personnelles.
Ames sensibles s’abstenir !
Les affaires traitées en matière de pédopornographie vont de la diffusion d’images au viol et au crime.
A longueur de journée, les trois enquêteurs N-Techs visionnent des centaines d’images, parfois à la limite du supportable. « Quand elles sont trop violentes, confie Sylvain Rave, nous les regardons ensemble pour provoquer l’échange entre nous et éviter toute accumulation de stress. Et faire le vide. D’autant plus que nous sommes deux sur trois à être père de famille. »
« J’attache beaucoup d’importance à leur santé mentale, renchérit le lieutenant-colonel Doublier. Je pense qu’il y a une relation de grande confiance entre nous. Il est certain que ce type de travail n’est pas fait pour tout le monde. »
En mai 2006, la cellule a eu à intervenir sur une affaire qui a défrayé la chronique, tant l’odieuseté du crime a suscité l’émotion et la colère. Le petit Mathias, 4 ans, violé et tué à Moulins-Engilbert dans la Nièvre par un habitant du village. « Un pédophile, analyse le colonel Doublier, est à la fois un grand criminel mais aussi un grand malade. Quand face à vous, vous avez le prévenu et qui, à la question suivante : “Vous rendez-vous compte de la gravité de vos actes ?”, vous répond : “C’est pas plus grave qu’un vol”, il faut savoir garder son sang-froid ».
« Pour nous, c’est une satisfaction quand on revient voir le prévenu étonné qu’on ait pu trouver des preuves sur son disque dur, alors qu’il pensait avoir effacé toutes traces. »
A l’impossible, nul n’est tenu. Et surtout pas les enquêteurs N-Techs qui disposent d’un matériel dernier cri, entièrement renouvelé tous les trois ans, et de logiciel exclusifs spécialement développés pour ce type de recherche capables de dénicher le moindre fichier même s’il a été effacé plusieurs fois, de les décrypter ou encore de casser les mots de passe.
L’autre grand type de délinquance via Internet concerne les arnaques financières. Un délit en plein boom.
Le génie malveillant des pirates
Dans un monde ultraconcurrentiel, de plus en plus d’entreprises sont victimes d’espionnage économique. Mais la plupart des cas d’escroquerie mettent en cause des particuliers. Principalement abusés sur les sites de vente aux enchères : « L’un des principaux sites de vente aux enchères, avoue Sylvain Rave, représente une grosse activité pour nous ». Entre autres méthodes d’approche mises au point par les délinquants pour leurrer leur victime, le phishing a le vent en poupe. L’internaute reçoit un mail en tout point conforme à son site de vente aux enchères ou à son établissement bancaire lui demandant d’envoyer ses coordonnées personnelles. Un clone dont il est difficile de démasquer la supercherie. Lors de la réception de ce type de mail, mieux vaut appeler l’établissement en question et vérifier l’authenticité de la demande.
Devant le génie malveillant des pirates, la cybercriminalité est appelée à se développer considérablement. « On peut estimer qu’à l’avenir 80 % de la délinquance sera liée à Internet », affirme le lieutenant-colonel Doublier.
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