Interview

« La maitrise de l’information est capitale »

26/06/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 59 | Par Roald Billebault

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La diffusion du reportage « L'école des mercenaires »* du journaliste dijonnais Emmanuel Razavi a été suivie d'effets… néfastes.

Moment de détente pour un mercenaire en charge de la protection de Madame Rumsfeld en déplacement dans une ONG de Kaboul. L'uniforme du contractor : gilet à  poches, desert boots et fusil d'assaut. En principe, il est interdit de photographier ces hommes...

La Gazette : On dirait que votre dernier reportage sur les contractors n’a pas du tout été du goût de l’armée US ?
Emmanuel Razavi, journaliste auteur du reportage « L’école des mercenaires » : L’enquête que nous avons menée avec mon confrère Eric de Lavarène (1), diffusée sur Arte le mois dernier, avait pour thème la privatisation des conflits à travers un cas précis : la présence des mercenaires – autrement appelés contractors – en Afghanistan. Nous avons constaté que l’armée américaine entretenait un secret quasi absolu sur ses liens avec les sociétés qui pratiquent le mercenariat dans ce pays, comme en Irak d’ailleurs. C’est ce que nous racontons dans ce reportage.

L’une de vos collaboratrices en Afghanistan, Claire Billet, en a fait clairement les frais tout dernièrement. Que s’est-il passé ?
Notre consœur Claire Billet est la correspondante permanente de notre rédaction en Afghanistan. Elle tournait des images dans une rue de Kaboul quand des contractors l’ont arrêtée sans autre forme de procès. Ils l’ont ensuite remise à l’armée américaine au motif qu’elle filmait des installations militaires, ce qui est évidemment inexact. Elle a été détenue quatre heures, et ses films lui ont été confisqués, ainsi que son accréditation auprès de l’ISAF.

Comment les forces de l’ISAF (International Security Assistance Force) ont-elles justifié le « blacklistage » de cette journaliste, qui d’ailleurs, à ce jour, ne peut plus exercer son métier auprès des armées en présence ?
On nous a expliqué qu’elle filmait des installations militaires et que cela mettait en danger la sécurité de soldats. La vérité est toute autre. Claire a probablement filmé des contractors. A moins qu’elle n’ait filmé quelque chose d’encore plus dérangeant sans le savoir…

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cela arrive, vous-même et votre confrère Eric de Lavarène avez été interpellés pour interrogatoire plusieurs fois…
Des arrestations de ce type sont arrivées à plusieurs journalistes. La première fois que nous avons été arrêtés par l’armée américaine avec Eric, c’était en 2005. Nous filmions des images d’illustration dans une rue de Kaboul. Voyant que c’était l’armée américaine qui nous interpellait, nous avons essayé de discuter amicalement avec le sous-officier qui commandait la patrouille. Après tout, les Etats-Unis restent une démocratie et les Américains sont nos alliés. Nous n’avons pas eu le temps d’ouvrir la bouche qu’un soldat braquait une mitrailleuse sur nous. Nous avons ensuite été embarqués et interrogés durant deux heures par des cadres du renseignement américain. Nous n’avons toujours pas compris pour quelle raison.

A vous écouter, on ne parle plus de simples atteintes mais de véritables privations de la liberté de la presse ?
L’Afghanistan est un théâtre d’opérations extrêmement dangereux pour les armées de la coalition et de l’OTAN. Des soldats sont tués ou blessés chaque semaine en faisant leur devoir. Les militaires américains semblent donc sous pression vis-à-vis des journalistes. La maîtrise de l’information est capitale pour eux. Contrairement aux armées européennes qui communiquent de façon ouverte, ils ont un rapport plus tendu avec la presse, notamment sur certains sujets.

En gros, l’armée américaine ne souhaite pas que les journalistes s’intéressent de trop près à ses affaires, et en premier lieu aux liens qu’elle entretient avec ces fameux contractors…
Il y a une réelle opacité en ce qui concerne les sociétés militaires privées qui emploient les contractors et l’armée américaine. Des reportages comme celui que nous avons réalisé ou les images filmées par notre consœur peuvent de fait déranger certains dirigeants de ces entreprises. Je vous rappelle que Dick Cheney a des intérêts dans l’une d’entre elles (Ndlr : la société Blackwater).

Et puis il y aussi les bavures des soldats US à l’égard de la population civile, qui semblent être légion d’après vous…
Samedi dernier, le président afghan Hamid Karzaï a lui-même accusé les forces internationales d’être responsables de la mort de 90 civils à la suite d’opérations qu’il a qualifiées d’«â€ˆimprécises. » Ces dernières années, j’ai été embeded – incorporé – avec plusieurs armées, dont celle des Etats-Unis en Afghanistan. J’ai donc bien conscience que sa mission est difficile. Mais j’ai pu me rendre compte du manque de discernement avec lequel agissaient parfois certains jeunes soldats, probablement par peur ou méconnaissance du terrain.

Lors de nos différents entretiens, vous avez insisté sur la façon dont se déroulent les contrôles de l’armée US…
Que l’on soit bien clair ! Les Etats-Unis restent à nos yeux une démocratie. L’armée américaine a donc le devoir, à ce titre, de montrer plus que toute autre l’exemple. Mais lorsqu’un GI braque son fusil d’assaut sur vous alors que vous avez votre carte de presse bien visible autour du coup, simplement parce que vous prenez des photos, là on est dans le contre exemple…

Et cela en toute impunité ?
A ce que je sache, les seuls punis pour le moment sont les populations civiles et bien sûr, les journalistes, qu’ils soient afghans ou étrangers.
Qu’est ce qui explique cette palpable fébrilité des forces US et, d’une manière générale des forces de la coalition ?
La situation sur le terrain, très difficile. On peut le comprendre.

L’Amérique s’est-elle enlisée dans le bourbier afghan ?
Certains analystes commencent à le dire. Les talibans se sont restructurés depuis l’année dernière et compteraient près de 15 000 hommes. Les combats qui les opposent aux forces alliées dans le sud sont d’une rare violence.

Récemment, le sénateur Louis de Broissia est entré dans la danse pour dénoncer ces agissements à l’encontre des journalistes (2). Vous pensez que cela peut changer favorablement les choses ?
Le sénateur de Broissia est très attaché à la liberté de la presse. C’est un homme de terrain, qui connaît les risques de notre profession. Il est intervenu auprès du ministère des Affaires étrangères pour que notre consœur retrouve son accréditation et que lui soient rendus ses rushes. Son soutien, comme celui de Reporters sans Frontières, est très important et aide à une prise de conscience. Je profite de cette interview pour le remercier au nom de notre rédaction et lui témoigner notre reconnaissance. Par ailleurs, comme nous nous en sommes déjà expliqués, nous ne faisons pas de procès d’intention à l’armée américaine. Il s’agit encore une fois d’une armée alliée. Mais je crois qu’il est bon, parfois, de rappeler, y compris aux amis de la France, que la liberté d’information est l’un des piliers essentiels de nos démocraties.



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