Un projet sans grande faculté
26/06/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 59 | Par Jérémie Demay



L’université à la mode française, par son système de fonctionnement, devient obsolète face aux nouveaux défis qui l’attendent. Elle doit continuer à rester ouverte à un maximum de bacheliers, tout en comblant le fossé qui la sépare du monde du travail.
Trop de personnes échouent dans les premières années, et les étudiants qui sortent de ses murs, bien que diplômés, n’arrivent pas à trouver du travail. Dans le même temps, les enseignants-chercheurs n’ont pas assez de crédits pour mener à terme leurs travaux. Défis multiples auxquels la loi sur l’autonomie des universités devrait répondre.
Le hic, les composantes des facultés ne semblent pas enclines à l’accepter dans ces conditions. Les syndicats d’étudiants, d’enseignants, de personnels, et le Conseil des présidents d’université ont rejeté ce texte, car il oriente l’enseignement supérieur vers une perspective de compétitivité incompatible avec son rôle premier. L’enseignement est-il irréformable ? Pas vraiment, puisque tout le monde s’accorde pour dire que l’Université d’aujourd’hui évolue.
Le premier motif de cette grogne, selon le Snesup, touche l’organisation du conseil d’administration (CA). Pour l’université de Bourgogne, il passe de 60 membres à 20. Il sera composé, selon le projet de loi, de huit enseignants chercheurs, deux Iatos (personnels ingénieurs, administratifs, techniciens et ouvriers de service), trois étudiants, et sept personnes de l’extérieur nommées par le président.
Ce CA réduit voit ses pouvoirs augmenter, surtout pour le président. Dans le système actuel, le représentant de l’exécutif doit impérativement être issu de l’enseignement supérieur. Avec la réforme, il suffira d’avoir « vocation à enseigner ». « Un peu vague », selon Thomas Moraux de l’Unef.
De plus, ce sera à ce conseil de choisir son autonomie, mais aussi ses partenaires privés, puisque c’est le président qui les nomme. Cette autonomie optionnelle fait craindre à la communauté universitaire une fac non plus à deux vitesses, mais bel et bien équipée d’une boîte automatique. L’université, aura donc libre choix dans sa gestion financière et pédagogique. Or, la recherche fondamentale, comme les sciences humaines, est moins « rentable » que les recherches appliquées. Le secteur privé qui deviendra un partenaire privilégié pour les UFR « va-t-il financer un domaine qui lui rapporte de la compréhension sur le monde qui l’entoure ou préfèrera-t-il un soutien pour des branches plus lucratives ? », s’interroge Danièle Patinet du Cneser. Les universités vont devoir faire un choix de rentabilité pour se financer. A terme, on peut penser que certaines sections d’UFR fermeront, pour laisser le champ libre aux facs lucratives. Mais, comme les partenaires privés seront issus du terroir, les facultés implantées dans des bassins économiques puissants n’auront pas les mêmes moyens que toutes les autres UFR français. Le principe d’égalité des diplômes sur le territoire, qui était déjà écorné par la réforme du LMD (licence, mastère, doctorat), sera une nouvelle fois mis à mal. Toutefois, il apparaît difficile pour des universités comme celle de la Bourgogne de se spécialiser uniquement dans quelques domaines tant la diversité des enseignements est grande.
Autre changement apporté par ce projet de loi : la sélection des étudiants qui aura lieu sur différents plans. Le premier porte sur l’inscription en première année qui se fera suite à une orientation préalable. C’est-à-dire que les notes du lycée et du baccalauréat seront l’un des critères d’entrée. « Or, l’esprit de l’Université était à l’origine d’ouvrir ses portes à tout titulaire du bac. Un principe d’universalité visiblement remis en cause par ce texte. », constate François, étudiant en psychologie.
La deuxième sélection se produit pour l’entrée en mastère 1 (M1). Alors qu’aujourd’hui la licence suffit pour préparer un M1, il faudra passer un casting comme cela est déjà le cas pour accéder au M2 (mastère 2). Toutefois, le but de l’université, et c’est ce que rappelle le projet de loi, est d’offrir toutes les chances aux étudiants pour rentrer, sans trop de difficultés, dans le marché du travail. Avec une simple licence (premier diplôme de l’Université), il apparaît plus difficile de réussir cette aventure. Surtout si la sélection est trop draconienne à l’entrée en M1. « Trop de jeunes auront une licence, ce qui induira inévitablement une dévalorisation forte de ce diplôme », s’inquiète Julien, étudiant en licence de lettres. Bref, pendant trois ans, la collectivité financera une formation qui à terme n’apportera pas de débouchés concrets.
L’Université actuelle n’est plus en adéquation avec les besoins de notre société. Tout le monde s’accorde à le dire. Toutefois, les étudiants, personnels, et enseignants sont unanimes : elle ne peut en aucun cas être calquée sur le système anglo-saxon. Cela doit être le retour de l’exception culturelle…
Mise à fac de l’université
Avec la première version du projet portant sur l’organisation de la nouvelle Université, le gouvernement semble avoir confondu vitesse et précipitation.
« Il faut aller vite. » La phrase de Nicolas Sarkozy va bientôt devenir une véritable maxime républicaine. Le président l’emploie presque dans toutes ses allocutions. La France est en retard, et il faut vite y remédier, vite, vite ! Mais sur le projet de texte portant sur l’organisation de la nouvelle Université, l’équipe gouvernementale a semble-t-il confondu vitesse et précipitation.
A force de concertations éclaires, et de convocations à la va-vite, la majorité de la communauté universitaire s’oppose à ce texte. Le Cneser (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche), s’est réuni le 22 juin dernier pour savoir quelle posture appliquer face au projet de loi. A 33 voix pour et 15 contre, l’assemblée rejette le texte, le « jugeant inacceptable en l’état ». Danièle Patinet, représentante dijonnaise, explique les conditions de cette réunion. « On a reçu la convocation pour le conseil le week-end pour le
vendredi. Et le texte sur lequel on devait émettre un point de vue nous a été envoyé trois jours avant. Ces négociations, c’est du tape-à-l’œil », s’insurge-t-elle. Mais les réformes n’attendent pas. Le Snesup (syndicat national de l’enseignement supérieur), dans un communiqué suite à cette réunion du Cneser « tient à protester vigoureusement contre le calendrier des discussions », « ces modalités, inacceptables et inédites, témoignent d’un mépris du dialogue social, de la communauté universitaire et des organisations syndicales. »
Même son de cloche du côté de l’Unef, syndicat étudiant proche de la gauche. « Ce sont de pseudo-concertations. Valérie Pécresse avait déjà sorti le projet de loi alors que les négociations n’étaient pas terminées. Sur toutes les propositions qu’a faites l’Unef, aucune n’a été reprise », affirme Thomas Moraux, un des membres de ce syndicat à Dijon, avant de continuer : « Ce n’est pas nouveau de faire passer les réformes qui fâchent pendant les vacances ! ».
Sur cette réforme au pas de course, l’argument principal de ses supporters est que l’« on est dans une période où il faut que les choses aillent vite. Les syndicats sont invités à la table des négociations. Mais on ne peut pas débattre pendant 107 ans », explique Damien Thieuleux, responsable de l’Uni (syndicat étudiant de droite) sur le campus dijonnais. « On parle de ce sujet depuis les années 1970. Prendre plus de temps pour les négociations, d’accord. Pour l’instant ce n’est qu’une étape. Après il y aura d’autres questions à prendre en
compte », commente-t-il. Malgré la confiance du responsable de l’Uni dans l’action gouvernementale, Sophie Béjean, présidente de l’Université de Bourgogne (lire l’interview page 10), s’interroge. « C’est vrai que cela a été vite. De plus, la concertation sur laquelle le gouvernement se fonde est très réduite. D’ailleurs l’avis du Cneser est significatif. »
Toutefois, le président de la République l’a annoncé le week-end dernier : « Pas de réforme sans moyens, pas de moyens s’il n’y pas de réforme ». Déjà que les universités n’en ont pas ou peu, cela ne va pas s’arranger. « En France, il y a un réel manque de moyens pour les universités. J’espère que ceux qui nous gouvernent vont faire ce constat, et savoir que l’avenir de la France passe aussi par l’attribution de moyens supplémentaires. On ne peut pas faire tous les paris sur cette Université, et dans le même temps penser que sans moyens en plus, cela pourra évoluer positivement », expose la présidente de l’université de Bourgogne. Toutefois, le représentant de l’Uni ne voit pas les choses de la même façon. « On ne peut plus se permettre d’investir dans un puits sans fond. Il faut mettre de l’argent dans un nouveau projet ». Forcément, sur ce dossier il y a deux écoles… et peut-être bientôt deux universités.
Mais les syndicats ont prévenu. Il n’y aura pas de mouvement contre cette réforme en septembre. Il y a les rattrapages, et ils ne souhaitent pas les troubler. Les organisations se contenteront de distribuer des tracts aux nouveaux arrivants, et devant les amphis où se dérouleront les épreuves. Mais en octobre…
« J’ai des craintes vis-à-vis de ce projet »
A la lecture du projet de loi sur l’autonomie, Sophie Béjean, la présidente de l’université, émet certaines réserves.
La Gazette : Le week-end dernier, le Cneser (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche) a rejeté le projet de loi sur l’autonomie. Comprenez-vous cette réaction ?
Sophie Béjean : Effectivement, les organisations syndicales et étudiantes ont beaucoup d’inquiétudes vis-à-vis de ce projet de loi. Je crois que les étudiants redoutent une introduction d’une procédure de sélection à l’entrée en mastère. Ce qui n’est pas souhaitable en France où l’on a un taux d’accès dans les études supérieures inférieur à la moyenne de l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économiques). Or, toutes les études démontrent qu’il faut augmenter ce taux d’accès pour accroitre le développement économique. Sur ce point, ce n’est pas quelque chose de très positif.
Les syndicats sont aussi inquiets au sujet de la nouvelle gouvernance de la faculté. Qu’en est-il vraiment ?
Actuellement, nous avons un conseil d’administration (CA) en Bourgogne de soixante membres, dans lequel les étudiants représentent 25 % des effectifs. Dans le projet de loi, il y aurait un CA de 20 personnes, avec une représentation étudiante beaucoup plus faible (Ndlr, 15 %, soit trois étudiants). Je crois que c’est une régression de la participation des étudiants dans la vie de l’Université. Le personnel Iatos voit une diminution de sa représentation (Ndlr, 10 %). En fait, le conseil n’est plus conçu comme une assemblée de représentation, mais comme une assemblée qui porte politiquement le projet de l’Université. C’est une vraie révolution dans la façon de gouverner. Pour des universités comme la nôtre, et celle de Franche-Comté qui sont pluridisciplinaires, avec des IUT, des écoles, des UFR de santé, etc. : il n’y aura pas la possibilité d’avoir une représentation quelconque de ces différents secteurs scientifiques ou de formation.
Le nouveau CA de l’Université ne va absolument pas permettre cela. Je dois dire que je suis réservé sur cette nouvelle gouvernance. Dans une université, il faut aussi pouvoir susciter l’adhésion de la communauté à ses projets. Un CA réduit de la sorte ne me parait pas adapté. Je suis inquiète par rapport à l’application d’un tel conseil. Je ne suis pas sûr que cela corresponde au besoin de gouvernance d’une université comme la nôtre. En tout, j’ai des craintes vis-à-vis de ce projet.
En revanche, il y a l’introduction à 35 % de personnalités extérieures à l’Université dans le nouveau type de CA. Est-ce une bonne chose ?
Cela s’inscrit dans une certaine logique. L’esprit de la loi, c’est l’ouverture au monde économique. Il y a l’implication des sociétés, et peut-être des collectivités dans la gestion des universités. Le projet de loi réaffirme la possibilité de créer des fondations pour recueillir des fonds privés. C’est une nouvelle façon de positionner les universités, ainsi que les entreprises et les organisations professionnelles.
Avec ce nouveau conseil, le président donne l’impression non plus de gouverner une université, mais de diriger une entreprise…
Oui, c’est ça. C’est un changement de logique assez important.
Quand vous avez été élue par le CA, était-ce pour avoir ce type de présidence ?
Non. Sincèrement, je l’ai fait dans l’esprit des universités dans le cadre de la loi de 1984. C’est-à-dire que le président est quelqu’un qui porte des responsabilités lourdes. Mais il est là aussi pour faire des arbitrages. Pour cela, il faut que le président tire une légitimité qui vient de la manière dont il est élu. Dans le projet de loi, cette modalité d’élection est complètement revue. Là, il sera élu par une assemblée de 13 personnes. Moi, j’ai été désignée par 140 personnes. Ce n’est pas comme cela que je conçois mon rôle à l’université.
Qui dit nouveau conseil, dit nouvelle élection. Un dispositif transitoire vous permet de rester à la tête de l’université, puisque vous êtes fraichement élue. Vous seriez-vous présentée avec une gouvernance comme le projet de loi la dessine ?
C’est difficile de répondre à cette question. J’attends de voir comment va passer cette loi. Mais il me semble qu’il peut y avoir une remise en cause des mandats existants.
Vous envisagez de démissionner si la loi passe dans ses termes actuels ?
Je ne peux pas répondre à une telle question aujourd’hui. Mais c’est vrai que c’est un tel changement de logique que l’on peut se poser la question.
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