Focus

Bagdad cassé

12/07/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 61 | Par Alexis Billebault

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Journaliste à  l'Agence France Presse et côte-d'orien côté maternel, Patrick Fort a passé plusieurs mois en Irak en 2006. Il en a tiré un livre, sobrement intitulé Bagdad, journal d'un reporter.

Patrick Fort

Il n’a pas le doigt sur une mappemonde qu’il aurait fait tourner pour trouver pire que l’Irak. Normal, cela n’existe pas. « Si, en réfléchissant bien, on trouve plus pourri : la Somalie. » En Irak au moins, contrairement à Mogadiscio-plage, un étranger, à défaut de pouvoir circuler librement peut au moins bénéficier de la protection de militaires de la coalition ou de sociétés de sécurité. Parce qu’à Bagdad comme dans la plupart des villes irakiennes, l’espérance de vie d’un étranger et principalement d’un occidental a beaucoup diminué ces derniers mois. Surtout depuis le début des violences interconfessionnelles. « Il est inconcevable de se balader seul dans les rues de Bagdad ou de Bassorah. Au mieux, un étranger sera enlevé, puisqu’on estime qu’il faut environ quinze minutes pour organiser un enlèvement. Au pire, il sera descendu… »
Patrick Fort n’avait jamais mis le bout de sa chaussure dans un endroit aussi dangereux. La violence, il l’avait connue à Madrid, entre 2000 et 2005, quand il était correspondant de l’AFP dans la capitale ibérique. « L’ETA faisait péter une bombe ou assassinait des policiers régulièrement. Et il y avait eu les attentats de mars 2004 », œuvre de la racaille islamiste. « Mais le degré de violence n’avait rien à voir. »
Avant l’Irak, le reporter avait posé sa candidature pour l’Afghanistan, l’un des autres endroits les plus accueillants de la planète. Là-bas, il faut partir six mois. « Sans doute parce que c’est moins dangereux… Mais de toute manière, ma demande n’avait pas été retenue. » Drôle d’itinéraire tout de même pour ce journaliste de 38 ans, né au Canada et ayant vécu à Paris, aux Etats-Unis et au Brésil, au gré des mutations de son père, cadre chez Rhône-Poulenc. Devenu journaliste à La Croix, lui qui se revendique athée, à l’Alsace et à l’AFP et évoluant dans des rubriques (économie, société, faits divers et sport) où on ne risque a priori pas sa vie, Patrick Fort a concrétisé ce qu’il serait exagéré d’appeler un rêve. « J’avais depuis longtemps l’intention de devenir reporter de guerre. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais professionnellement, c’est quelque chose d’assez excitant. »

Humour noir
En Irak, il n’a pas été surpris. La violence au quotidien, les morts qui se comptent par centaines au point de presque négliger les simples blessés, les attentats et les enlèvements finissent presque par devenir de simples péripéties. « Tous les jours, nous devions faire le décompte des victimes suite aux informations qui nous sont données. On en arrive presque à manier un humour morbide… » Le stage d’une semaine effectué avant le départ, où les journalistes en partance pour une zone de conflit – sur la seule base du volontariat – lui avait permis d’acquérir certains réflexes. Mais sur place, le danger est partout. Impossible de se déplacer autrement que sous protection, et dans des endroits plus ou moins précis. « Le risque zéro n’existe pas. Et au vu des précautions à prendre, un journaliste est forcément frustré. On ne peut pas rester longtemps avec nos interlocuteurs. L’interview doit être rapide et on ne s’encombre pas de détails. »
Patrick Fort a multiplié les reportages, dont certains avec les troupes américaines. Des patrouilles dans certains quartiers chauds de la capitale irakienne, il en a gardé un souvenir plus que mitigé. Ou quand la peur se mélange à l’ennui… « Heureusement que j’ai été bien accepté par les soldats américains. J’ai discuté avec eux, ils sont très patriotes, mais cela n’empêche pas certains de se demander ce qu’il font là ! » Cibles privilégiées des insurgés ou simplement d’Irakiens qui veulent se faire du Ricain, les Boys sont rendus responsables de tous les maux par la population. « Les chiites butent des sunnites, des sunnites butent des chiites, mais tous s’accordent pour dire que ce sont les Américains qui ont déclenché ces violences. C’est un peu facile… » Certains bagdadis vont même jusqu’à regretter l’époque de Saddam Hussein. « Personne n’est vraiment optimiste sur l’avenir du pays. Est-ce que ce sera pire quand les Américains partiront ? Ou au contraire leur départ calmera les terroristes ? Pas un seul spécialiste n’est d’accord. Moi, je suis plutôt pessimiste. »
Son livre raconte un peu tout cela. L’adrénaline, la peur, l’excitation, l’ennui, la bouffe médiocre et répétitive. Les moments de rigolade et ceux empreints de solitude, les écouteurs de l’i-pod vissés aux oreilles. Une compilation des mails envoyés à sa famille, à ses potes et à ses confrères au jour le jour. Le tout agrémenté de ses dépêches d’agence et du jeu du jour. « Je n’avais nullement l’intention d’en faire un livre. Et puis, on m’a conseillé de garder mes correspondances. Tout est écrit dans un style léger, et j’ai essayé d’y mettre un peu d’humour…  » Il a aimé l’Irak. La preuve : il y est retourné en avril et ne s’interdit pas une quatrième visite.



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