Le défenseur des salauds
12/07/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 61 | Par Jérémie Demay

La Gazette : Vous êtes le fruit d’un mariage mixte. Aujourd’hui, ce genre d’union n’est pas encore tout à fait admis dans les mœurs. A l’époque, cela vous avait-il fait souffrir ?
Jacques Vergès : Je n’ai pas de souvenir de ma naissance par définition. Mon père était consul de France en Thaïlande, et ma mère était une institutrice vietnamienne, beaucoup plus jeune que lui. Quand je suis né, on a viré mon père du consulat. Heureusement, il était médecin de formation, il a traversé le Mékong et s’est installé au Laos. Mon grand-père originaire de l’Île de la Réunion est mort quand j’avais trois ans. Mon père est parti sur l’île pour s’occuper de sa vieille tante. J’y suis resté de 3 à 17 ans. A cet âge, je suis parti rejoindre le général de Gaulle à Londres.
Pourquoi entrer dans la résistance aussi jeune ?
Je voulais d’abord combattre le nazisme et défendre la France. Je ne défendais pas la France des colons, mais celle de Montaigne, de Robespierre, de la commune, de Diderot… Et puis, être sous les ordres d’un général condamné à mort, c’était pour moi un grand bonheur. C’était la plus belle des sorties de l’adolescence qui existe. Imaginez : faire du tourisme guerrier, dans une armée victorieuse qui a un idéal, et surtout qui ne commet pas de crimes. Quand on arrivait dans un village en Italie ou en Allemagne, on n’y mettait pas le feu, on ne torturait pas les hommes, on ne violait pas les femmes. Cela ne veut pas dire que l’on n’avait pas d’histoires avec les femmes. Mais c’était volontaire…
Avez-vous rencontré le général de Gaulle à cette époque ?
Je ne l’ai jamais rencontré, sauf dans les défilés. Mais pendant la guerre d’Algérie, quand je lui ai envoyé ma plaidoirie (Ndlr : pour Djamila Bouhired ) avec une préface de Georges Arnaud, il nous a répondu dans une lettre très gentille. Cela m’a beaucoup touché. Cette lettre, de mémoire, disait : « Messieurs, je vous remercie de m’avoir adressé votre petit livre sur Djamila Bouhired. Tout drame français, je le sais par expérience personnelle, est un monde de drame humain. De celui-là, vous avez eu raison de ne rien cacher. Votre évidente sincérité ne peut laisser personne indifférent. Recevez, messieurs, l’assurance de mes sentiments les meilleurs. Signé Charles de Gaulle. En post-scriptum, avec pour vous Vergès, mon meilleur souvenir. » C’est plus que sympathique.
Vous avez été résistant. Vous avez combattu le nazisme, et vous avez défendu Klaus Barbie, un nazi. Pourquoi avez-vous accepté cette mission ?
L’idée fondamentale dans ce procès est apparue la dernière semaine quand un avocat de Brazzaville et un autre d’Alger sont venus à mes côtés. Barbie n’est pas un gardien de camp de concentration. Il est flic, dans un pays où le gouvernement est reconnu. Aujourd’hui, on peut dire qu’Aussaresses a tué plus de monde en Algérie que Barbie à Lyon. Pendant le procès, c’est ce que nous voulions dénoncer.
Pensez-vous que lorsqu’on aborde la seconde guerre mondiale, on se laisse parfois tromper par un certain manichéisme ?
Oui, il y a un très grand manichéisme. Je n’excuse pas les actes des nazis. Ils dénonçaient le colonialisme, mais c’est pourtant ce qu’ils ont fait en Europe. Mais on tend à faire des nazis et des Allemands les seuls criminels au monde. Cela permet d’oublier le reste. On me dit que l’on ne peut pas mettre sur le même plan les crimes de l’Etat nazi, par rapport à un Etat démocratique. Sauf que dans un Etat démocratique, l’opinion est plus responsable. La démocratie peut commettre des crimes, comme peut le faire une dictature.
Vous avez été séduit par les thèses communistes, vous avez combattu le colonialisme. Dans ce combat, vous avez rencontré Pol Pot. Comment s’est passée cette entevue ?
J’ai connu Pol Pot quand il était étudiant. Dans le film, on voit Pol Pot tenant dans sa main le livre Le salaud lumineux, et en souriant, il dit : « Vergès dit que j’étais gentil, plein d’humour », et il éclate de rire. Effectivement, c’était un joyeux garçon.
Quand on est avocat, et que l’on doit défendre des personnes qui ont commis des exactions terribles, quelle attitude faut-il adopter ?
On doit les comprendre, sans les excuser forcément. Si on dit que ce sont des bêtes, on banalise ce qui a été fait. Quand un enfant meurt dans des conditions immondes, on assimile son assassin à un monstre. Mais on le considère comme un lion, ou un animal furieux. Alors que ce qui est grave, c’est que cet acte a été commis par un être humain. Après la question se pose de savoir pourquoi un humain a fait cela. C’est intéressant pour l’accusé afin qu’il comprenne son acte.
Le jour où la mort viendra vous chercher et si Dieu existe, qu’allez vous lui dire ?
Je pense que lorsque j’arriverai, Dieu va éclater de rire, et va dire : « Toi alors ! », parce que quand je provoque les cons, il doit bien rigoler.
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