« Sarkozy est un artiste »
29/08/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 63 | Par Alexis Billebault

La Gazette : La cote de popularité du Président atteint près de 65 %. Est-ce toujours l’état de grâce consécutif à une élection ?
Claude Patriat : Non, car il ne se contente pas de surfer sur son score du 6 mai. Nicolas Sarkozy fait preuve d’un activisme auquel les Français n’étaient plus habitués, surtout sous Jacques Chirac. En s’impliquant dans quasiment tous les dossiers, non seulement il fait parler de lui, mais il est parvenu à faire croire que la politique pouvait réellement faire quelque chose et pas seulement obéir aux contraintes de la mondialisation. Or, la récente crise boursière a prouvé en grande partie le contraire. Sarkozy est un artiste…
Mais un Président présent, ce n’est pas justement ce que les Français attendaient ?
En partie, car ils étaient lassés du sentiment d’impuissance des politiques. Jusqu’à maintenant, il fait ce qu’il dit. J’espère pour lui et pour le pays que cela continuera longtemps, mais il va devoir affronter des crises un jour ou l’autre. Sarko a réinventé le principe des rois faiseurs de pluie. Ils assurent la prospérité mais s’ils ne font pas pleuvoir dans les régions sèches, ils sont pendus haut et court. Mais je dois bien admettre qu’il me surprend. Notamment par son indéfectible optimiste. Et par son intelligence. C’est un fin tacticien.
Vous faites référence, on l’imagine, à son ouverture à gauche, qui a achevé de déstabiliser un Parti Socialiste à l’agonie…
Par exemple… Même si, entre nous, le PS n’a eu besoin de personne pour se saborder. Les socialistes ne tenaient que par la force de l’inertie. Il a joué l’ouverture parce qu’il voulait d’abord affaiblir sa principale opposition. Et cela a marché sans doute au-delà de ce qu’il pouvait espérer. Un vrai succès ! Mais c’est une manœuvre à la fois habile et éphémère, car tôt ou tard, la logique politique reprendra le dessus. La nature a horreur du vide.
Son plus beau coup n’est-il pas d’avoir éloigné Dominique Strauss-Kahn, qu’il a toujours considéré comme son adversaire le plus redoutable, en proposant sa candidature à la présidence du FMI ?
Bien sûr. Si DSK est choisi, il sera très souvent en voyage. C’est une excellente opportunité pour l’éloigner des affaires exclusivement françaises. Et puisque nous parlons des socialistes, je crois qu’il leur faudra du temps pour se remettre. François Hollande ne pèse quasiment plus rien, Ségolène Royal va devoir trouver sa place au sein du parti. Et il y a le jeu trouble de Laurent Fabius. Je ne serais pas étonné que le PS éclate en deux ou trois morceaux. Car il y a ceux qui prônent un rapprochement avec Bayrou et ceux qui appartiennent à la ligne dure du PS et qui vont plutôt tendre vers le Parti Communiste…
…Ou ce qu’il en reste ! Et quid de François Bayrou ?
Lui aussi, il l’a étranglé. Alors que Bayrou n’attendait sans doute qu’une seule chose, c’est que le Président lui propose quelque chose. Et Bayrou, aujourd’hui, est très isolé.
L’universitaire que vous êtes a certainement suivi avec intérêt la réforme des universités…
Il a eu raison de la faire. Et je pense qu’il aurait même dû aller plus loin sur la question de l’entrée en master. Mais il a eu peur de se retrouver avec les étudiants dans les pattes et il a lâché du lest.
Cela signifie-t-il qu’il aura du mal à gérer les inévitables crises qui finiront par se produire ?
Pas forcément. Et à ce jour, je ne vois pas de crise surgir à court terme. Il est à 61 % d’opinions favorables. Les Français vont juste s’apercevoir que les prix augmentent. On ne peut pas exclure qu’ils ne descendent pas dans la rue mais cela reste improbable.
On assiste aussi à la « peopolisation » du régime…
Je me fous de savoir où et chez qui le Président passe ses vacances. Par contre, ce qui me fascine, c’est la façon dont on a parlé de son séjour aux Etats-Unis. Le prix de la location de la maison, l’angine blanche de Cécilia, les hamburgers au menu du repas chez les Bush : mais quel intérêt cela peut-il avoir ? Le plus important, c’est que Sarko se soit affiché avec George Bush, qui avec sa guerre en Irak a commis une faute dont nous n’avons pas fini de constater les conséquences. Bush, que les principaux dirigeants évitent le plus possible. Sarkozy est atlantiste, mais il ne doit pas oublier que les Américains ont des intérêts qui ne sont pas toujours les mêmes que ceux de l’Europe. Et aller serrer la pince au Colonel Kadhafi, quand on sait qui est vraiment ce personnage, ce n’est pas vraiment une bonne idée.
Faut-il donner un statut à Cécilia ?
Surtout pas ! Être la femme du Président n’est pas un statut. Cécilia est un électron libre et cela semble lui convenir. Ce qui me gêne, c’est que son action puisse se croiser avec celle des pouvoirs publics. Je préfèrerais qu’elle soit nommée à la tête d’une commission en charge des droits de l’homme, par exemple.
Avec un chef de l’Etat omniprésent, se dirige-t-on vers un régime présidentiel ?
Dans les faits, cela peut y ressembler. Mais ce n’est pas le cas. En ce moment, les institutions sont mises entre parenthèses. Nicolas Sarkozy a créé une commission Théodule chargée de réfléchir à une réforme des institutions. Mais je le redis : faire croire que la politique peut vraiment changer les choses, c’est une pure illusion. Parce que le jour où la croissance ne reprendra pas et que le chômage repartira à la hausse, on s’apercevra vite des limites de l’optimisme présidentiel.
Mais le Premier ministre ne fait plus que de la figuration…
Ce n’est pas Sarkozy qui a dénaturé la fonction ! Mitterrand avec Fabius puis Cresson en est à l’origine. Sauf que pour chacun de ses mandats, en 1981 puis en 1988, Mitterrand avait choisi Mauroy et Rocard, deux personnalités charismatiques. Avant de prendre deux de ses créatures, Fabius et Cresson. Sarko, lui, a nommé Fillon, un homme qui n’a pas de pesanteur politique personnelle.
Les associations de défense des droits de l’homme craignent une multiplication des expulsions de sans-papiers…
Sarko est dans une logique répressive, mais je signale au passage que la gauche elle aussi ne s’est pas privée d’expulser des étrangers en situation irrégulière. Je crois surtout que le gouvernement devrait taper sur les entreprises de travaux publics ou sur les restaurants qui sont notoirement réputés pour embaucher au noir des travailleurs clandestins.
Sarko doit-il craindre les prochaines municipales ?
Il va surtout essayer de ne pas aggraver les choses. La droite ne reprendra sans doute ni Paris, ni Lyon, ni Dijon… En fait, ces élections seront avant tout un laboratoire intéressant pour la gauche.
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