L’apéro à toute heure
31/10/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 72 | Par Jérémie Demay

Depuis 2006, les noctambules dijonnais ne peuvent plus acheter d’alcool dans les épiceries de nuit. En cause, un arrêté préfectoral interdisant la vente à emporter pour des raisons « d’ordre public, de santé, de sécurité, de moralité, de tranquillité publique », comme le précisait le communiqué de presse de la préfecture sur cette question. Mais voilà, un fêtard sachant fêter ne se laisse pas désappointer. Et ça, les commerçants l’ont bien compris. Quelques mois après cette décision, les épiciers commencent à réfléchir. C’est la vente à emporter qui est en cause, puisque selon les services préfectoraux, les clients, leur bouteille sous le bras, dérangent les riverains. Pour parer à cette situation, certains épiciers ont alors bien relu l’arrêté en question et on trouvé la faille : l’interdiction ne porte pas sur toute la vente, mais uniquement sur celle à emporter. C’est pourquoi, ils se sont lancés dans la livraison.
David a 24 ans. Il n’a rien à voir avec les épiceries de nuit, et pourtant il s’est lancé dans les livraisons : « l’idée m’est venue pendant une soirée entre potes. Minuit approchait et nous n’avions bientôt presque plus d’alcool. Il fallait réagir vite, sinon les épiceries allaient fermer. » La soirée continuant, et les vapeurs d’alcool aidant, David et ses amis réfléchissent pour monter leur société. Mais ce qui aurait pu rester au stade de projet alcoolisé ne s’arrête pas là. « Je me suis renseigné et je me suis aperçu que ce genre d’entreprise existait déjà partout en France où les épiceries de nuit n’ont plus de droit de vendre de l’alcool. »
Pendant près de 6 mois, David mène une étude de marché, distribue des questionnaires, suit des stages à la CCI… bref tout le cheminement normal de création d’entreprise. Il distribue même des prospectus dans les boîtes aux lettres, histoire de toucher le plus de monde. « Le bouche à oreille reste la meilleur des pubs ».
David ne vit pas uniquement de cette activité puisqu’il travaille la journée. Heureusement d’ailleurs car les bénéfices d’Apéro Top sont très légers pour l’instant : « je ne livre pas en dessous de 20 euros. Je me déplace environ deux fois par nuit ». David rationnalise les coûts en n’ayant pas de local à louer et pas d’enseigne. Tous ses déplacements, il les effectue en scooter.
Si les livraisons d’apéritif à domicile s’engouffrent dans une brèche de l’arrêté préfectoral, il rend quasi inutile ce dernier. Ainsi, l’arrêté avait été pris pour les nuisances occasionnées par les voitures qui se garaient devant les épiceries. Mais la préfecture souhaitait aussi prendre soin de notre santé… et là, cela tombe à l’eau s’il on peut dire. Certes les personnes se font livrer chez eux, et par définition n’en sortent pas. Mais les dégâts de l’alcool à domicile ou à l’extérieur restent les mêmes. Mais que peut faire la préfecture ? Toute action semble compromise.
Jean-Louis Humbert, le président des cafetiers de Côte-d’Or était en quelque sorte à l’origine du premier arrêté. Avec les créations de ces entreprises de livraison à domicile, il ne décolère pas : « ça ne peut que me faire bondir. On s’adresse à des gens qui ne sont pas responsables. Nous, cafetiers, quand il y a un accident de la route, on est tenu responsable si la personne sortait de notre établissement. Il faut une formation spécifique pour vendre de l’alcool. C’est pourquoi nous organisons des stages de formation, et il faudrait qu’ils viennent ». Il faudrait aussi inviter les livreurs de pizzas qui emmènent la bouteille de rosé pour accompagner la Margarita, et puis aussi les caissiers des supermarchés… Bref, la vente d’alcool en France est un sujet hautement sensible. Si pour résoudre cette crise latente entre des professionnels de la vente le dialogue semble difficile, il faut reconnaître des mérites au système de livraison. S’il ne résout pas le problème de base qu’est l’alcoolisme, il permet au moins d’éviter que les personnes prennent le volant avec quelques grammes dans chaque oreille et les files de voitures devant les épiceries ont beaucoup diminué. Pour avoir un minimum de résultat dans la lutte contre l’alcoolisme à outrance, le seul arrêté plausible porterait sur le bon sens. Malheureusement, c’est impossible.
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