Un vide planant
31/10/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 72 | Par Jérémie Demay


La loi du 31 décembre 1970 interdit et pénalise l’usage illicite de toute substance classée comme stupéfiant. Tout produit inscrit sur cette liste est totalement prohibé. L’usage illicite de stupéfiants est un délit sanctionné d’une peine pouvant aller jusqu’à un an de prison et 3 750 euros d’amende. Pour ceux qui revendent, la sanction est très lourde : jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. Mais voilà, au grand dam du législateur, la liste des produits est loin d’être exhaustive. Et tout ce qui n’est pas inscrit dans cette dernière est légal. Malgré la centaine de substances psychotropes référencées par le code de la Santé publique, certaines plantes sont absentes. Pourtant les effets sont a priori similaires au cannabis, sans le couperet de la loi et sans le fameux THC (ndlr, acronyme de la substance active du cannabis).
Comment est-ce possible ? Tout simplement en commercialisant des plantes ou mélange « d’épices » ne contenant pas de THC, et devenant par le fait légal.
De plus en plus de sites internet proposant ce genre de produit fleurissent sur la toile. Tous ne présentent pas les plantes de la même manière. Certains sont très succins et les vendent sous couvert d’encens. D’autres, plus honnêtes, montrent la composition exacte des sachets. Les webmasters nous invitent alors à un véritable tour du monde botanique montrant implicitement la généralisation des drogues et aussi leur encrage historique.
« Maintenant, mon dealer c’est le facteur ! »
Ainsi, Gorilla est un des assortiments proposés par le site le plus populaire de ce nouveau marché : c’est « un mélange alternatif avec un excellent rapport qualité/prix. Gorilla, c’est le calme et la puissance du gorille en sachet. Produit et satisfaction garantis », peut-on lire sur le site. Au-delà de l’aspect volontairement racoleur de la réclame, les responsables du site indiquent la composition de ce sachet d’épices. On apprend alors que ce dernier est rempli entre autres de « Baybean (Canavalia maritima) qui est fumé dans le golfe du Mexique comme substitut à la marijuana » ou encore de « queue de lion (Leonotis leonorus), fumée par les tribus Xhosa et Hottentot d’Afrique du Sud pour ses effets enivrants et euphoriques, appelée aussi « wild dagga » ou « cannabis sauvage ». « Indian Warrior » (Pedicularis densiflora) est connue par les tribus indiennes d’Amérique du Nord qui fumaient ses fleurs. » « Densiflora est une des plus puissantes variétés de pedicularis utilisée depuis longtemps comme aphrodisiaque, relaxant musculaire et sédatif. » « La Laitue sauvage (Lactua virosa) était populaire dans les années 70, et était utilisée comme substitut à l’opium. Elle est aussi utilisée pour favoriser le sommeil nocturne et calmer la surexcitation ». « Le houblon (Humulus lupulu) est utilisé dans la préparation de boissons comme la bière et a aussi des propriétés sédatives et hypnotiques »… Bref, c’est un véritable menu détaillé aux composantes surprenantes. Les différents sites proposent d’ailleurs quelques autres variétés de mélanges.
Fabien a 32 ans et fume des joints depuis plus de 10 ans. S’il ne souhaite pas faire la promotion des ces herbes euphorisantes, il reste cependant séduit par elles : « c’est vraiment sympa à fumer. Cela n’a pas du tout le même goût que la beuh, mais l’effet est similaire. En plus, comme il n’y a pas de THC, je ne ressens pas le sentiment de parano que l’on peut avoir avec des joints classiques. Je roule environ deux pétards tous les soirs. Je ne me considère pas comme un drogué ou un délinquant. Pourtant, la loi française me met dans le même panier qu’un héroïnomane ! Avec ces sites, je ne me pose plus la question. J’achète en toute confiance. » Stéphanie, elle, est plus directe : « au début, je n’y croyais pas. Alors j’ai essayé… et je me suis prise une claque. Non seulement le goût et l’odeur sont étonnants, mais en plus l’effet est déroutant comme de la beuh des coffee hollandais. Maintenant mon dealer, c’est le facteur ! » s’amuse-t-elle.
Si légalement ces herbes peuvent être vendues et consommées, comme le précise Maître Olivier Gauthier : « la loi pénale est très ferme. Ce qui est interdit par un texte est illégal, et ce qui n’y figure pas est parfaitement légal », mais qu’en est-il sur la santé ? De nombreuses études sont menées sur les effets du cannabis sur notre organisme. Bien que contradictoires, elles ont au moins le mérite de montrer que fumer n’est pas bon pour la santé. Toutefois, avec ces mélanges d’un nouveau genre, les scientifiques n’ont pas assez de recul pour se prononcer. Internet, par l’intermédiaire de ces sites de vente, ré-ouvre le débat sur les drogues. Quelle attitude doit adopter notre société ? Légiférer sans cesse sur ce domaine revient à repousser le problème puisque dès qu’un produit est interdit, Mère Nature sort de sa corne d’abondance une nouvelle plante. Sans banaliser cette consommation, et sans nier les effets sur la santé, nos voisins européens tentent d’apporter d’autres solutions que la répression. Avec ou sans grande réussite, ces expérimentations ont le mérite de tenter d’appréhender ce phénomène de société d’une manière lucide et réaliste.
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