« L’essentiel, c’est le côté financier »
29/11/2007 | La Gazette de Côte d'Or n° 76 | Par Jérémie Demay

La Gazette : Peut-on encore vivre du photo-journalisme ?
Antoine Giory : Oui, aujourd’hui on peut encore en vivre. En règle générale, c'est une activité plutôt destinée aux gens qui sont reliés directement à des agences télégraphiques (ndlr AFP, Reuters, AP…) qui ont des bureaux à travers le monde. Elles ont des moyens financiers supérieurs aux agences « magazine » (ndlr Gama, Sipa…). Ceci pour des raisons économiques puisque la presse française fonctionne difficilement.
Depuis vos débuts, comment avez-vous vu évoluer votre métier ?
Ces changements ont réellement débuté il y a une dizaine d’années. Mon agence Sigma à l’ occasion de l’intervention américaine au Koweït s’est rendue compte que l’envoi des images le plus rapidement possible était un critère imparable. L’évolution a commencé avec l’arrivée du numérique et des premières valises satellitaires, ce qui permet au journaliste photographe de pouvoir transmettre les images en un temps record.
En quoi le numérique a-t-il bouleversé votre activité ?
Avant, par rapport aux demandes, des magazines comme le Figaro ou Paris Match etc., ont travaillé en diapositives mais depuis quelques années pour des impératifs de temps nous sommes obligés de travailler en numérique ce qui permet d’envoyer les photos via le Ftp. C’est la grosse révolution dans notre profession et cela nous fait partir beaucoup moins puisqu’aujourd’hui il y a des correspondants dans le monde entier.
Justement, est-ce encore des journalistes qui couvrent les évènements ou des « civils » comme notamment à l'époque des attentats de Londres ?
C’est un bon exemple. Cela a été aussi le cas le 11 septembre ou lors du crash du Concorde. Tout le monde est équipé d’appareils photo ou de téléphones mobiles avec caméra intégrée. La grande majorité des personnes ont une culture de l’image suffisante et du matériel entre les mains qui leur permet de rapporter des documents de qualité suffisante pour les rédactions. Même si cela empiète sur la qualité du travail, mais l’essentiel, c’est le côté financier. Je constate depuis des années que de plus en plus de gens sont équipés de petits appareils et font des photos quotidiennement. Il est évident que pour nous cela n’a pas été un essor très positif.
Actuellement les rédactions préfèrent des photos prises sur le vif plutôt que le travail de qualité d’un journaliste ?
La manière dont est traitée l’actualité en règle générale est rapide. Sur des sujets un peu plus longs c’est plus difficile. Nous, les agences magazines, avions une école à l’intérieur des agences qui nous apprenait à construire des histoires. C’est-à-dire, à être capable de prendre son temps sur des sujets pour pouvoir y rester sur une période suffisante. Au retour à Paris, on devait monter de vraies images pour les magazines qu’ils exploitaient sur plusieurs doubles pages. Aujourd’hui, c’est moins le cas puisque les magazines bouclent de plus en plus rapidement.
Cela enlève au reportage toute l’éducation qu’a reçue un photo-reporter…
Cela entraîne l' obligation de ne plus rester longtemps sur le terrain, de connaître ses dossiers. Au final, le sujet en pâtit.
Parallèlement à cette crise dans la profession, les conflits eux-mêmes ont changé de forme. Comment avez-vous ressenti cette transition ?
Cela change la donne, puisque les personnes confrontées à des journalistes durant des conflits se sont bien rendues compte de l’impact que pouvait avoir leur présence. Il y a quelques années, on a été assimilé à des gens de la « Croix rouge », ce qui permettait d’évoluer sur des terrains d’action assez difficiles tout en étant « protégés » par notre statut de journaliste. Aujourd’hui la situation a bien changé. Dès la Yougoslavie, et cela s’est affirmé pendant la Tchétchénie, les gens se sont aperçus qu’en touchant un journaliste, peu importe son média, ils avaient un impact dans les télés et les radios puisqu'on parlait des enlèvements ou des assassinats. L’exemple d’Anna Politkovskaïa est probant en Russie.
Est-ce que ces enlèvements et cette pression quotidienne vous dissuadent d’aller sur le terrain ?
Bien sûr. C’est une des raisons pour laquelle j’ai très peu couvert l’Irak ces dernières années. J’ai eu l’occasion d’y aller pendant près de deux mois et demi au début du conflit. Les choses étaient relativement saines. Très vite, on s’est rendu compte que beaucoup de milices s’organisaient à travers le conflit. Plusieurs mois après l’arrivée des Américains, on a commençé à comprendre que les journalistes n’étaient pas les bienvenus, qu’un certain nombre se faisaient enlever à la sortie de leur hôtel. C’est pour cela que je n’ai pas souhaité couvrir ce conflit. Il y deux possibilités pour travailler : soit avec l’armée américaine, soit on est en freelance et on s’expose à toutes ces milices. La moindre erreur est imparable. Cette situation empêche le journaliste de faire son ouvrage. J’ai l’habitude de travailler seul en gérant mes interviews et mes rendez-vous comme bon me semble. Aujourd’hui cela n’est plus possible notamment en Irak puisqu’en permanence on surveille ses arrières pour éviter de se faire enlever ou autre.
Sur un terrain d’action, êtes-vous armé ?
Non, pour moi cela n’a jamais été le cas, et cela ne doit jamais l’être puisque cela fait partie de la charte de notre métier. Mais il m’est arrivé d’être accompagné par des personnes armées comme en Tchétchénie.
Conseilleriez-vous aux jeunes générations d’exercer cette profession ?
Aujourd’hui ils seraient confrontés à un nouveau métier. J’ai eu la chance ces quinze dernières années d’être amené à voyager à travers le monde pour couvrir tout un tas d’évènements. Au vu de ce que j’expliquais précédemment, pour les photographes freelance les frais sont très importants ce qui ferme les portes à toute une nouvelle génération de journalistes qui rêvent encore de pouvoir bosser dans les conditions dans lesquelles on a travaillé.
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