« Heaulme n’avouera jamais »
26/03/2008 | La Gazette de Côte d'Or n° 91 | Par Roald Billebault

La Gazette : Comment avez-vous été amené à effectuer une contre-enquête de l’affaire Dils, l’une des plus grosses erreurs judicaires du pays ?
Emmanuel Charlot : Totalement par hasard. En 2000-2001, je suis monteur, je fais de la réalisation en free-lance pour les journalistes. Lors du procès de Reims (ndlr : procès en révision) de Patrick Dils, je fais un petit sujet et, de fil en aiguille, je m’investis de plus en plus dans le dossier surtout d’ailleurs après l’acquittement en 2002. Il y avait trop de zones d’ombre dans ce dossier…
Qu’est ce qui vous a tant passionné dans cette affaire pour y consacrer plusieurs années ?
Il y a la proximité de l’âge du suspect numéro 1 qui a 16 ans à l’époque des faits, seulement un an de moins que moi. Déjà lycéen (ndlr : au lycée Montchapet à Dijon), je me demandais comment un jeune de mon âge avait pu commettre un crime aussi odieux. Et puis il y a le côté énigmatique de Patrick Dils et du dossier en tant que tel.
Dans cette affaire, il fallait trouver rapidement un coupable. Pourquoi les enquêteurs – et tout particulièrement Bernard Varlet, le directeur d’enquête- se sont-ils acharnés sur Patrick Dils dès le début de l’enquête ?
Il était tout simplement la proie idéale, surtout pour Varlet, car ses coéquipiers ont été à mon sens influencés. Il a gardé Dils sous le coude au cas où rien ne viendrait par ailleurs, et c’est ce qui s’est passé. Il s’est d’ailleurs largement vanté d’avoir la conviction de la culpabilité de Dils seulement deux jours après la macabre découverte.
On a quand même l’impression que Dils a été victime d’un délit de sale gueule…
On peut le dire. Même les jurés du procès de Reims l’affirment. Et comme en plus il ne disait rien, ne se défendait pas, cela signifiait forcément qu’il était coupable.
A quel moment dans votre enquête avez-vous été persuadé de l’innocence de Patrick Dils ?
En confrontant les témoignages les plus fiables qu’il y a dans la procédure, on s’aperçoit que Patrick Dils n’a en aucun cas pu avoir le temps de commettre le crime. Je me suis rendu sur les lieux, j’ai tout refait, et effectivement le timing ne colle pas. Je me suis aussi aperçu qu’il y avait beaucoup trop d’irrégularités et d’incohérences.
Vous pointez du doigt sans cesse l’incompétence et certaines méthodes douteuses des policiers dans cette affaire. Vous n’épargnez pas non plus certains magistrats, visiblement sur la même longueur d’onde que Varlet et son équipe…
Ce ne sont pas les magistrats, mais la magistrate, Mlle Maubert (ndlr : 1ère juge d’instruction de l’affaire) qui a d’ailleurs toujours refusé de répondre à mes questions. Elle a laissé faire, elle s’est totalement reposée sur Varlet. Normalement dans une affaire criminelle, c’est le juge d’instruction qui doit être le « vrai » directeur d’enquête. Ici, Varlet a joué son rôle de directeur d’enquête mais aussi celui de juge d’instruction.
La présence avérée sur les lieux du massacre du tueur en série Francis Heaulme a permis l’acquittement de Patrick Dils après 15 ans de prison. Pour autant, le procureur Guitton en charge du dossier, n’a pas paru très en verve pour fouiller la piste Heaulme. Vous avez un début d’explication ?
De toute façon, il faut savoir que dans le microcosme de la magistrature messine, la culpabilité de Patrick Dils ne fait pas de doute. La preuve en est, selon Monsieur Monfort (ndlr : juge d’instruction en charge du dossier de 2004 à 2007), la présidente de la chambre d’instruction, qui confirmera ou non en novembre prochain le non-lieu dont a bénéficié Francis Heaulme dans cette affaire et qui est convaincue de la culpabilité de Dils avant même d’avoir consulté le dossier. C’est très clairement évocateur.
Alors que, sans s’avancer, il paraît évident que Francis Heaulme n’est pas étranger à cette horrible affaire…
Pas étranger ? Si j’avais contre moi les charges qui pèsent sur Heaulme dans cette affaire, il ne fait aucun doute que j’aurais fini devant la cour d’assise de la Moselle.
Vous risquez d’agacer quelques magistrats et policiers avec ce livre…
Je suis très serein, j’ai les preuves de tout ce que j’avance.
Vous soulevez dans votre ouvrage l’hypothèse d’un deuxième homme ayant agit seul ou avec Francis Heaulme. La clé du mystère est là d’après vous ?
Sans doute. Il y a beaucoup d’éléments troublants concernant ce deuxième homme, qui était voisin des lieux du crime. Ce mec a été vu près des lieux du crime à plusieurs reprises le jour même. En plus il a été capable de décrire précisément la tenue des enfants deux mois après les faits. Et ce n’est pas tout. Personnellement, je ne suis pas sûr de pouvoir me rappeler dans deux mois la façon dont vous êtes habillé aujourd’hui, à moins d’un fait marquant…
De toute façon, la clé ne viendra que de lui, car Francis Heaulme n’avouera jamais le crime de Montigny à cause de sa sœur.
Est-ce qu’ on se dirige vers une affaire Villemin bis, c’est-à-dire vers un crime à jamais impuni ?
C’est très probable…
Espérez-vous que votre livre relance l’affaire ?
Secrètement oui. Mais je me dis que cette affaire est très dommageable pour notre institution. S’ils ne sont pas capables de voir ce qui est aussi gros que le nez au milieu de la figure, c’est quand même grave.
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