L’Iran par dessus tout
26/03/2008 | La Gazette de Côte d'Or n° 91 | Par Alexis Billebault

« Ma femme me dit souvent que je n’ai pas choisi la facilité. Que ma vie n’est pas simple. » Hibat Tabib, soixante piges, lance un regard sans complaisance sur sa première vie d’opposant politique. S’attarde le temps qu’il faut sur son passé iranien et son présent français. Depuis qu’il est arrivé en France en 1984 pour fuir le régime de l’ayatollah Khomeiny, il n’a jamais remis les pieds dans son pays. Sa femme et son fils non plus. Deux fois, il a été invité à y retourner. Par le directeur de cabinet de l’ancien président Rafsanjani, qu’il avait fréquenté lors de ses séjours dans les geôles du Shah. Puis de manière informelle par des notables influents de la société iranienne. « Je n’ai pas besoin d’être invité pour retourner chez moi. J’avais envisagé d’y aller il y a quelques années, mais mon entourage avait fini par me convaincre des risques éventuels. Aujourd’hui, je pourrais me rendre en Iran. Mais si cela doit arriver, c’est parce que j’aurai la possibilité de m’exprimer librement. » Une hypothèse rendue incertaine par la nature du régime de Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien depuis 2005.
Deux fois dans sa vie, Hibat Tabib a combattu l’oppression. Celle du régime pro-occidental et répressif du Shah d’abord. « Il accordait certaines libertés individuelles, notamment aux femmes, il était tourné vers l’Europe et les Etats-Unis, mais son clan accaparait le pouvoir. La liberté politique n’existait pas. » Il l’a payé au prix fort. En étant traqué et arrêté par la Savak, l’organisme de sécurité intérieure et de renseignements du Shah, de sinistre réputation. « J’ai été arrêté plusieurs fois, et j’ai passé plusieurs années en prison. » Puis l’Iran a basculé dans le camp de la révolution islamique, et Hibat Tabib, comme la grande majorité de ses compatriotes a cru que Khomeiny allait fondamentalement changer la société iranienne. Mais rapidement, il a compris que l’ayatollah avait endormi son peuple, faisant de l’Iran un bastion de l’intégrisme. Et en le faisant régresser. « Beaucoup d’intellectuels sont partis, quand ils n’étaient pas emprisonnés. Sous le régime de Khomeiny, le niveau de vie des Iraniens a beaucoup baissé, alors qu’ils vivent dans un pays assez riche. » Surtout, les enturbannés fanatiques, en plus d’avoir entraîné l’Iran dans une guerre ruineuse en vies humaines face à l’Irak de Saddam, un autre grand humaniste, ont soumis tout un peuple au diktat d’un islam rigoriste et passéiste. La société de l’ancienne Perse a toujours été fortement imprégnée par la religion. « Les mollahs tiennent le pays. En Iran, le seul vrai parti politique est le parti de Dieu. »
Ahmadinejad, l’islamo-populiste
Mohammad Khatami, élu président de la République entre 1997 et 2005 grâce aux voix des jeunes et des femmes a bien tenté de l’ouvrir vers l’Occident. Hélas, ses volontés réformatrices se sont vite heurtées aux barrières idéologiques des religieux. Pourtant, Hibat Tabib est toujours convaincu que l’Iran et la démocratie ne sont pas incompatibles. Le pays fut même le premier du Moyen-Orient à se doter d’une constitution en 1906. Mais une démocratie à l’occidentale n’est encore qu’une lointaine utopie. « La démocratie ne pourra s’installer en Iran que par étapes, avec l’aide des pays occidentaux. Cela n’est pas pour maintenant… » Car l’avenir n’est pas spécialement enthousiasmant : le régime de l’islamo-populiste Ahmadinejad a réussi à se mettre de nombreux pays à dos à cause de ses inquiétantes préoccupations nucléaires, de sa volonté de rayer Israël de la carte et de l’aide apportée au chiites irakiens. « Ce type est dangereux. Il provoque beaucoup, notamment sur la question israélienne, mais il s’appuie sur une base d’intégristes et de militaires. » Depuis son arrivée au pouvoir, le barbu de Téhéran est très loin d’avoir répondu aux attentes de son électorat. « Mais il reste populaire dans certaines franges de la société, qui ne cesse de s’appauvrir », regrette Hibat Tabib.
Loin de l’Iran, il a refait sa vie à Pierrefitte (26 000 habitants), dans le 93. Une banlieue avec ses problèmes de chômage et de délinquance. Mais pas que. « Ici, par rapport à d’autres cités, cela reste assez calme. Il y a des poussées de fièvre de temps en temps, mais le dialogue social et la prévention permettent de maintenir un certain équilibre. » Dans cette banlieue, la solidarité n’est qu’un fantasme à cause de la peur des représailles. « Beaucoup de quartiers sont abandonnés par l’Etat. Certains habitants n’ont plus l‘impression d’être en France. Ils se sentent livrés à eux-mêmes. » Cet ancien résistant iranien l’avoue très vite : il ne croit pas beaucoup au récent plan banlieues pondu par Fadela Amara. « Les plans se succèdent et on ne voit pas les résultats. Il faut libérer les énergies et rapprocher les cités des entreprises, des villes et des universités ! » Vaste programme .
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