Le mois du grand soir
23/04/2008 | La Gazette de Côte d'Or n° 95 | Par Jérémie Demay




« Cette société actuelle ne correspond absolument plus aux besoins de l’avenir. Et c’est cet avenir que nous, qui sommes jeunes, essayons de créer, essayons de faire progresser. Nous ne voulons pas que les choses restent comme elles sont, puisque comme elles sont, elles ne sont pas bonnes. » Si Daniel Cohn-Bendit harangue les foules avec des discours laissant rêveur, rien ne prédestine ce mouvement à marquer l’histoire. A l’origine, les facs de Nanterre et de la Sorbonne subissent une tentative d’occupation par une poignée d’étudiants menés par Dany le rouge. Ils ne revendiquent qu’une chose : leur solidarité avec leurs camarades ayant été arrêtés après une manifestation contre la guerre du Vietnam. Mais voilà, les forces de l’ordre démontrent leur sens de la diplomatie à coups de matraques. Au final, les bleus marines embarquent les meneurs. S’ensuit un élan de solidarité. Cette occupation des facultés parisiennes se déroule le vendredi 3 mai. Dès le samedi, une centaine d’étudiants se réunissent à Dijon devant le restaurant universitaire Montmuzard. Gérard Galland, l’ancien président de l’Aged (ndlr, association générale des étudiants dijonnais) fait un discours appelant à la mobilisation pour le lundi 6 mai. Le petit groupe se disperse rapidement. Cette manifestation d’une dizaine de minutes marque le début des événements de mai 68 à Dijon.
Les étudiants dijonnais se regroupent bien sûr par solidarité avec leurs camarades parisiens, mais à Dijon aussi, des problèmes existent : amphis bondés, manque de logements, besoin de liberté… bref tout un cocktail explosif préparé par l’absence de discernement des politiques dépassés par la génération du baby boom. Avant même l’explosion de colère estudiantine, la jeunesse s’interroge sur sa place dans une société gaullienne et conservatrice. La musique est notamment l’exutoire préféré des 15-25 ans. Quand en 1965, Hugues Auffray reprend ‘the times they are a-changin’ de Bob Dylan, il déclame « vous, les pères et les mères de tous les pays ; ne critiquez plus quand vous n’avez pas compris. Vos enfants ne sont plus sous votre autorité ; sur vos routes anciennes, les pavés sont usés ; marchez sur les nouvelles ou bien restez cachés ; car le monde et les temps changent. »
L’un des problèmes majeurs rencontrés par la jeunesse dijonnaise concerne les résidences universitaires. Six pavillons à Mansart, soit 900 chambres, et neuf résidences pour Montmuzard, ce qui représente 1 230 chambres. Au-delà du problème de place évident posé par l’explosion démographique puisque entre 1958 et 1964 les effectifs étudiants à Dijon ont explosé de plus de 116%, le souci reste la discipline. Ils ne demandent pourtant pas l’impossible, mais simplement plus de flexibilité. Ainsi, est interdit : la mixité entre jeune homme et jeune femme (sauf pour les couples mariés), interdiction de circuler la nuit pour les filles et les mineurs… même si fin janvier 1968, Alain Peyrefitte autorise la libre circulation dans les résidences pour les majeurs de 8 à 23 heures. Mais cette mesure, au lieu de calmer les esprits, provoque au contraire l’incompréhension pour les mineurs, et la déception de devoir terminer les rendez-vous à 23 heures… En opposition, les étudiants produisent et promulguent un nouveau règlement intérieur le 14 février 1968.
L’autre grand volet de la contestation qui galvanise les étudiants est le fonctionnement des facultés. Ainsi, les amphis sont bondés. Pour exemple, il suffit de regarder les effectifs en première année où il y a 800 inscrits pour 400 places assises. D’ailleurs, cette revendication est reprise par l’Aged dans ses tracts dès 1967. Plus généralement, les étudiants s’interrogent sur leur avenir. Ainsi, en 1964, est lancée la réforme Fouchet. La philosophie de cette dernière : sélection, rentabilité, débouchés, et avenir… Les étudiants ne souhaitent pas que les facultés perdent leur aspect d’universalité. De plus, une faculté doit-elle être rentable ? On comprend mieux alors le discours de Cohn-Bendit qui, remis dans son contexte, ne s’apparente plus à une allocution de révolutionnaire, mais bel et bien aux paroles d’un rêveur d’un monde meilleur. Les remous parisiens arrivent vite dans la capitale bourguignonne. Cependant, pas de barricades, ni de pavés à Dijon. Un mouvement non-violent qui s’explique selon Marianne Mugnier, auteure d’un mémoire sur mai-juin 1968 à Dijon : « il y a deux raisons à cela. Tout d’abord, l’importante force de l’Aged. De plus, il n’y avait pas la présence d’organisations extra-parlementaires tels que les anarchistes ou autres. De plus, l’Aged a réussi par son implantation à convaincre l’administration de l’université de ne pas rentrer dans une spirale de violence en envoyant par exemple les CRS. »
Autre différence entre le mouvement parisien et dijonnais : la cohabitation des salariés et des étudiants dans le mouvement. Ainsi, le 1er mai, lors des traditionnels discours pour la fête du travail, les syndicats salariés invitent des étudiants à la tribune. Cette union perdure pendant les événements. « Quand il existe de bonnes relations syndicales au niveau local, explique Marianne Mugnier, les gens travaillent ensemble. Les syndicats étudiants et salariés ont fait un travail de fond bien avant mai 68. » Au plan national, le parti communiste refuse au départ d’aider les étudiants puisque dans leur vision, seuls les fils de bourgeois peuvent accéder aux études supérieures. Or à Dijon, la mobilisation est locale, ce qui rend plus simple le dialogue et la compréhension. Cependant, il ne faut pas croire qu’aucune violence ne s’est produite à Dijon puisque les facs, au début du conflit, ont été occupées. A ce moment, un groupe d’étudiants hostiles au blocage ont marqué leur mécontentement de ne pas pouvoir rentrer dans ce lieu de savoir (de toute façon, les cours n’étaient pas assurés), en forçant certains barrages ce qui a provoqué quelques bagarres. Mais les bloqueurs, n’étant pas des tyrans, ont alors organisé des barrages filtrants. Cependant, le mouvement ne se ramollit pas pour autant, bien au contraire.
Le lundi 6 mai, la mobilisation dijonnaise est quelque peu décevante, mais les événements parisiens galvanisent le campus Montmuzard. Les facs droit-lettres sont alors rejointes par l’Ibana (ancêtre de l’Ensbana) et par l’Ecole d’infirmières. La manifestation du jeudi 9 mai rassemble plus de 2 000 personnes devant la bourse du travail. Les syndicats étudiants et salariés se réunissent dans le pavillon Buffon sur le campus. L’objet de cette réunion est de planifier les actions des jours suivants. En effet, la grande manif du 13 mai a été précédée par un appel à la grève générale. Huit mille personnes défilent de la place Wilson à la place Darcy. Les Dépêches du 15 mai précisent même « un défilé d’une importance sans précédent ». La grève générale s’étend à toutes les administrations, transports, usines… certains avancent même le chiffre de 35 000 à 40 000 grévistes sur l’agglomération qui comptait à l’époque environ 60 000 salariés. Malgré l’importance des participants, aucun acte de violence grave n’est à déplorer. Les jours de mai sont alors rythmés par les manifestations et les meetings. Le dernier se déroulera le 30 mai et il réunira près de 10 000 personnes. Le lendemain, une manifestation pro de Gaulle rassemble près de 20 000 personnes. Cependant, Dijon a une autre actualité en mai 68. Le Chanoine Kir est mort fin avril, il faut donc organiser des élections municipales. Ces dernières seront remportées par le Docteur Veillet, ce qui provoquera une manifestation des gaullistes place de la Libération . Afin de calmer la foule, Robert Poujade prend la parole pour leur demander d’accepter le résultat. Cependant un début de rixe éclate entre des gens d’extrême-gauche « non dijonnais » selon les renseignements généraux de l’époque et des personnes de l’entourage de Robert Poujade, dont Maurice Lombard, héros de la résistance locale. Robert Poujade monte sur une voiture et demande une nouvelle fois le calme. « Je n’ai pas eu le temps de voir grand-chose », déclare l’ancien maire aujourd’hui.
Les manifestations et la grève générale s’achèvent le 7 juin. La plupart des examens se dérouleront à l’oral. De leur côté, les salariés ont obtenu quelques avantages suite aux accords de Grenelle. Quarante ans plus tard, les étudiants bloquent régulièrement les facultés non pas pour commémorer ce mois de révolte, mais simplement pour avoir de quoi se loger et manger, pour ne pas que la fac devienne un endroit qui pratique la sélection à l’entrée ou recherche la rentabilité, mais offre au contraire plus de débouchés… enfin, la jeunesse, aujourd’hui comme en mai 68, se cherche une place dans la société. Finalement, l’avenir est un long passé.
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