Pas si simple d’être pro
26/06/2008 | La Gazette de Côte d'Or n° 103 | Par Alexis Billebault

C’était il y a trois semaines et ça sentait le moisi. Le rendez-vous pris la veille pour le lendemain en milieu de matinée était devenu caduc au fur et à mesure que s’étirait la soirée. L’appel bref et concis reçu vers 9 heures, sur fond de gueule de bois, mettait définitivement fin au suspense. « On se voit à 15 heures, OK ? », avait sollicité une voix embrouillée par une langue pâteuse. Va pour 15 heures…
En milieu d’aprem, une bouille joviale, posée sous une coupe de cheveux style Jackson Five améliorée ouvre la porte d’un petit studio proche du centre-ville. Canapé, table basse, console de jeux et Coca. Un paquet de clopes, aussi. « Une de temps en temps », précise Chaki. Rien de clinquant. « On a fait une petite bringue pour fêter notre accession en Nationale 2 avec le TCD. Je me suis couché assez tard. » On avait compris. Avec quelques-uns de ses camarades de jeu, dont Jérôme Golmard himself, les joueurs du TCD ont fait une bamboula à tout casser. Il serait donc possible de faire la fête le dimanche soir à Dijon…
Le TCD, avec l’ancien numéro 1 français, Alexandre Renard et le numéro 3 du royaume chérifien, a donc quitté la Nationale 3 pour un niveau un peu plus en phase avec ses ambitions. Sur le papier, l’équipe a de la gueule. Le club a réussi à intéresser les collectivités locales et quelques sponsors à leur projet Nationale 1. Tout le monde y a mis un peu de thune et pas mal d’espérances. « On veut rejoindre la N1. Le défi m’a séduit et franchement, on forme une bonne équipe. » Mais chez Chaki, ce n’est pas toujours fête. Graviter autour de la 400e place mondiale – il a même été classé 350e il y a quelques mois – donne une idée du bon niveau du joueur. Et aussi des difficultés qu’il rencontre un peu trop souvent à son goût. Le tennis nourrit (très) bien son homme à condition de faire partie du Top 100. « En dessous, tu vis correctement, mais sans plus. Et plus tu descends au classement, plus cela devient difficile. Comme tu ne participes pas à de grands tournois, tu gagnes peu. C’est mathématique… » Rabie Chaki (26 ans), né à Tanger, la nouvelle proie des promoteurs immobiliers au Maroc, ne se plaint pas. Tennisman pro, même loin des sommets, ce n’est pas donné à n’importe qui. Et Chaki, qui a grandi dans un quartier plutôt pauvre, n’a jamais été habitué à l’opulence. « Je suis arrivé en France il y a cinq ans, à Marseille. Puis j’ai vécu à Paris. J’ai même arrêté le tennis pro pendant deux ans, quand j’étais dans le sud. J’ai toujours su que ce ne serait jamais facile. Alors, je me bats, je bosse pour atteindre mon objectif, c’est-à-dire faire partie des 200 meilleurs joueurs mondiaux. »
En froid avec sa fédé
En attendant, le numéro 3 marocain (derrière Younes El Aynaoui et Reda El Amrani) occupe son quotidien sportif, en dehors des interclubs avec le TCD, à participer à des tournois plus ou moins anonymes, rarement bien dotés mais qui lui permettent, parfois, de gagner des matches et de gratter quelques places au classement mondial. A Alger ou à Carthage, en y remportant un Future mais pas beaucoup d’oseille. Ou chez lui, à Casablanca, Rabat ou Kénitra. Récent finaliste d’un tournoi organisé à Dubaï, Rabie Chaki va passer son été la raquette dans une main et son passeport dans l’autre. « Le tennis, c’est un sport où il faut s’habituer à perdre plus souvent qu’à gagner. Moi, je ne suis pas malheureux, même si je ne gagne pas beaucoup d’argent. Parce que quand tu es joueur, il faut retirer de tes gains les frais liés aux voyages, à l’hébergement, etc… Je vais disputer plusieurs tournois Future : à Sousse en Tunisie, à Toulon, à Blois… Et il y aura aussi un tour de Coupe Davis, en Egypte. A condition que les relations entre Chaki et sa fédération, plutôt glaciales, ne se détériorent pas un peu plus au fil des nuits d’été. Le jeune Marocain trouve en effet que les hautes instances du tennis de l’Atlas n’en font pas assez pour développer un sport devenu populaire grâce aux perfs’ de Hicham Arazi et de Younes El Aynaoui. « La fédé ne se donne pas les moyens pour grandir. Les structures sont insuffisantes, la formation également. On nous demande des résultats, mais en retour, nous ne sommes guère récompensés. OK, on voyage bien, nous sommes bien logés. Mais nos primes, pour les matches de Coupe Davis, des Jeux Africains ou Panarabes sont dérisoires. Je suis persuadé que l’argent existe, mais qu’il est mal utilisé. » Au Maroc, le football est de très loin le sport national. Et les sponsors préfèrent y injecter leur argent. Souvent, Rabie Chaki a livré le fond de sa pensée. Sans provoquer de grandes réactions. « Maintenant, c’est simple : si on ne nous donne pas davantage, j’y réfléchirai à deux fois avant de répondre à une convocation ! » .
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