Libre comme l’air
15/10/2009 | La Gazette de Côte d'Or n° 174 | Par Richard Zampa

KABOUL-DIJON. Nasser Omar a franchi le pont de l’exil en 1985. Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Lui en avait dix-sept. Aujourd’hui encore, les images cognent dans sa tête comme le symbole du pays perdu. « Il a fallu fuir Kaboul » pour échapper à une rafle de l’armée soviétique. De l’Afghanistan, il ne connaîtra rien d’autre. Déchiré en pleine adolescence par une réalité qu’il ne maîtrise plus, il pose le pied sur le sol français comme réfugié politique. Seul. Déraciné. Perdu dans le cloaque d’un foyer dijonnais.
Bien qu’il n’ait pas vraiment l’accent bourguignon, le jeune homme a le contact facile et le verbe haut. Attachant et généreux, il séduit par une extraordinaire allégresse d’âme. Il s’offre pour commencer une formation d’illusionniste, puis travaille en centre aéré, rencontre sa femme… La France lui tend les bras, il lui ouvre son cœur.
Trait d’union entre deux mondes que tout oppose, Nasser prend son envol au hasard d’une journée d’été durant laquelle il redécouvre le bonheur simple de construire un cerf-volant, « le sport traditionnel en Afghanistan ». Quelques bouts de ficelle, un croisillon en bambou, un carré de papier et le tour est joué. Le regard piégé dans les yeux écarquillés des enfants, il se remémore sur fond sépia le ciel de sa propre enfance, coloré de ces « poupées de vent ». Il se souvient aussi de tous ces mômes juchés sur les toits des maisons, se livrant aux combats de cerfs-volants. C’est le déclic. Un mélange de force et de fragilité naît en lui.
Il décide donc de suivre cette voie, semble-t-il, toute tracée entre ciel et terre. Et de devenir « cervoliste ». Plus qu’un métier, une passion… voire un véritable art de vivre. Cent soixante-douze cerfs-volants multicolores ornent les pièces de sa maison de Perrigny-lès-Dijon. Sa tour d’ivoire où un musée du cerf-volant a ouvert ses portes.
On l’aura compris, « Nasservolant », du nom de sa société créée en 1992, a préféré vivre ses rêves plutôt que rêver sa vie. Derrière le personnage haut en couleur, se cache en filigrane l’histoire d’un homme qui est parvenu à survivre, en sauvant ce qui lui restait de son enfance. Cet art n’est autre que le symbole même de l’innocence et de l’esprit libre, longtemps écrasé par les guerres et l’oppression du régime taliban.
Il souffle en lui ce vent de liberté qu’il propage en France, puis à l’étranger. Le plus bourguignon des Afghans, primé au festival international de Dieppe, se bâtit alors une solide réputation. En marge des démonstrations, il se met à multiplier les spectacles et à fabriquer différents types de cerfs-volants : des « cellulaires » qu’il coud lui-même, « des trains » qu’il fabrique à force de patience, des cerfs-volants acrobatiques, japonais, indonésiens, chiliens… Le monde ne suffit pas. Il enchaîne les expositions, les festivals et les ateliers. « J’aimerais tant faire découvrir cette activité et partager ce bonheur plus loin encore » déclare-t-il, avec le seul bénéfice moral de mener sa guerre de reconquête.
Cette innocence n’est toutefois qu’un vernis. Les arrière-pensées fument sous son bandana. Après vingt et un an d’exil, Nasser Omar retourne en 2004, sur sa terre natale et renoue, le temps d’un voyage, avec ses racines, sa famille, en compagnie du réalisateur Jean-Paul Mignot, qui signe là un « film optimiste sur son vieil ami Nasser ». Un portrait de 52 mn, coproduit par France 3 et Ligne de Front, intitulé Le joueur de cerf-volant (diffusé ce samedi à 15 h 50 sur FR3). « J’ai pu mesurer toute l’admiration qu’il suscitait auprès des Kaboulis, fascinés par cet homme, symbole d’espoir. Nasser espérait revenir très vite pour organiser un spectacle à Kaboul mais l’actualité a rattrapé son projet » conclut-il.
Sûr qu’un jour, les cerfs-volants de Nasser Omar flotteront à nouveau dans le ciel afghan .
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