Dijon est-elle à l’abri d’un attentat ?
10/12/2009 | La Gazette de Côte d'Or n° 182 | Par Emmanuel Razavi

EMMANUEL RAZAVI : Combien y-a-t-il eu de tentatives d’attentats en France depuis 2001 ?
ALAIN CHOUET : Ayant passé trente années de ma vie à la DGSE, je suis assez peu au fait des problématiques domestiques. C’est l’affaire des polices. Toutefois, il apparaît que la France n’a pas été l’objet depuis 2001 de tentatives d’attentats djihadistes très élaborées. Il faut reconnaître que la France dispose sur ses voisins occidentaux de deux armes majeures contre la menace terroriste djihadiste : un service de renseignement intérieur (les RG aujourd’hui fondus dans la DCRI) qui a développé une réelle expertise et un savoir faire certain dans la connaissance et le suivi des milieux « à risque », ainsi qu’une incrimination légale « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », qui permet de faire peser sur les sujets potentiellement dangereux une loi permanente des suspects et de les inquiéter très en amont d’un éventuel passage à l’acte. Sans doute faut-il voir dans ces deux atouts majeurs l’une des clés de la relative immunité dont notre pays a pu jouir depuis une dizaine d’années. Mais le pire peut arriver demain.
Quels sont les groupes terroristes qui menacent la France aujourd’hui?
La France demeure pour l’instant une cible pour certains groupes irrédentistes violents ayant des revendications à faire valoir sur le sol national (Corses, Basques) et pour la mouvance salafiste internationale.
Pourquoi la France est-elle devenue la cible des islamistes ?
La mouvance salafiste internationale a pour stratégie de s’emparer du pouvoir et des rentes qui y sont liées dans le monde musulman, sans que personne ne songe à y intervenir ou à se porter au secours des régimes en place. Il faut donc créer un mur de haine et d’incompréhension entre ce monde musulman et le reste du monde.
Cela posé, la mouvance n’a ni commandement unifié, ni base localisée, ni tactique précise. Elle se montre essentiellement opportuniste et pragmatique, agissant où elle peut, quand elle peut, comme elle peut, avec une grande habileté à instrumentaliser tous les contentieux historiques, politiques, culturels et sociaux.
Tout pays susceptible d’intervenir militairement, politiquement, culturellement, socialement, dans le monde musulman est donc une cible. Si de plus ce pays compte en son sein une minorité musulmane conséquente, les opportunités d’action y sont plus grandes.
Une ville de province comme Dijon – et plus particulièrement son CEA – peut-elle être frappée ?
La mouvance fait preuve d’une grande économie de moyens en cherchant à obtenir le maximum de résultats et d’impact médiatique international avec le minimum de moyens. De plus, après le 11 septembre, ses actions doivent avoir une certaine ampleur pour être considérées et être crédibles.
De ce point de vue, des villes de province françaises que personne hors de France n’est capable de situer sur une carte ne présentent guère d’intérêt, même si y est implantée une infrastructure nucléaire.
Ce qui est à craindre pour une ville de ce genre, c’est l’action spontanée de quelques excités locaux soucieux de se faire connaître et reconnaître par la mouvance internationale. Les spécialistes de la DCRI s’en occupent très efficacement.
Certains mouvements islamiques hexagonaux – type Union des organisations islamiques de France – liés philosophiquement à l’organisation des Frères musulmans égyptiens, représentent-ils un danger pour la France ?
L’UOIF en France (comme l’UOIE en Europe) participe de la stratégie globale des Frères qui savent très habilement avoir en permanence et partout où ils sont un pied dans la légalité et un autre dans la transgression. A la différence des terrorismes d’États, des mouvances terroristes irrédentistes, euro-palestiniennes, etc., la mouvance terroriste djihadiste ne fait pas appel à des professionnels de la violence formés aux techniques clandestines. Elle entretient sur de longues périodes un vivier de haine, de rancœur, d’exclusion, de « droit à la différence », dans lequel seront désignés le jour venu par un idéologue parfaitement « innocent » les trois ou quatre exécutants « jetables » destinés à commettre une opération spectaculaire.
L’UOIF borne bien sûr son action aux limites de la légalité et elle est de ce point de vue irréprochable comme le soulignent à l’envi ses responsables. Mais elle participe de facto au quotidien – aux côtés d’autres institutions tout aussi « innocentes » – à la création et à l’entretien de ce vivier d’exclusion et de revendication.
On assiste à une multiplication des officines privées de renseignement en France. Comment la loi encadre-t-elle leur activité ?
Ces sociétés sont soumises au droit commun, en particulier les sociétés militaires privées qui tombent sous le coup d’une loi française extrêmement restrictive sur le « mercenariat ».
Quel rôle joue aujourd’hui l’Arabie saoudite dans le financement des organisations islamistes ?
Le régime saoudien est la première cible et la première victime de la mouvance salafiste qui convoite le pays et ses rentes. Parmi les piliers de cette mouvance figurent un certain nombre de bourgeois et d’entrepreneurs séoudiens – souvent d’origine étrangère, comme la famille Ben Laden – qui n’acceptent plus de faire tourner la machine économique alors que la rente pétrolière et tout le pouvoir politique sont totalement accaparés par la famille régnante.
Dans son rapport de novembre 2005, le Département du Trésor américain déplorait que l’essentiel du financement de la mouvance djihadiste provenait d’Arabie ainsi que l’essentiel des activistes salafistes sévissant au Moyen-Orient. Je n’ai pas l’impression que les choses aient beaucoup changé depuis.
Les journalistes qui travaillent sur des théâtres comme l’Afghanistan ou l’Irak font-ils l’objet d’une surveillance accrue de la part des services français ?
D’une manière générale, les services évitent le mélange des genres avec les journalistes. Cependant, il convient de considérer que chaque journaliste enlevé sur ce genre de théâtre d’opération coûte en moyenne un million de dollars à la République. Comme – c’est bien connu – « on ne négocie pas avec les terroristes », il faut bien prendre l’argent sur des comptabilités inaccessibles au public, à savoir les fonds secrets d’action des services, qui sont donc amputés de ces sommes sans compensation et au préjudice de leurs activités courantes. On comprend que, dans ces conditions, les services essaient tout de même d’avoir un œil attentif sur ces sources de dépenses potentielles.
C’est d’autant plus nécessaire que les conditions de travail des journalistes ont profondément changé depuis une vingtaine d’années .
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