Safia Otokoré : « La religion, une affaire personnelle »
10/12/2009 | La Gazette de Côte d'Or n° 182 | Par Alexis Billebault
SAFIA OTOKORE, la question du port de la burqa est règulièrement abordèe. Vous qui êtes musulmane, êtes-vous favorable à l’interdiction de cet accessoire d’un autre genre ?
SAFIA OTOKORÉ : Bien sur ! Je ne suis pas venue en France pour retrouver l’intègrisme envers les femmes que je cotoyais presque tous les jours dans certains quartiers à Djibouti, ainsi que l’inégalité hommes-femmes. La France, pour moi, c’est la liberté, l’égalité hommes-femmes, l’émancipation de la femme. La burqa, c’est tout le contraire. On ne peut pas accepter cela en France, dans les lieux publics. Je ne suis pas favorable à une loi. Je pense qu’il faut d’abord utiliser l’arsenal législatif qui existe déja en Bourgogne…
En France, la très grande majorité des musulmans est opposée à la burqa en particulier et à l’intégrisme en général. Mais on a parfois l’impression que les musulmans, partout dans le monde, ne manifestent pas assez fort leur rejet du fondamentalisme, synonyme de dictature et de violence…
Ce n’est pas faux. Mais je pense que les médias devraient davantage donner la parole aux musulmans qui sont gênés par l’affaire de la burqa et par l’intégrisme. Parce que ce sont sur eux que va rejaillir la crainte de l’Islam. En France, comme vous venez de le dire, les musulmans sont très majoritairement laïcs et attachés à la démocratie et donc hostiles à la burqa. La religion doit rester une affaire personnelle. J’aime la France pour sa laïcité. Il ne faut pas que les intégristes s’approprient l’Islam et déforment cette religion.
Eric Besson – un ancien socialiste – a lancé les débats sur l’identité nationale. Êtes-vous d’accord avec cette initiative ?
Je suis très attachée à certaines valeurs. Et je suis personnellement favorable à ce que les étrangers qui viennent en France connaissent notre langue, nos institutions, leurs droits mais aussi leurs devoirs. Le pays d’accueil doit tout mettre en œuvre pour les accepter et eux doivent s’intégrer. D’ailleurs, les principaux problèmes que nous connaissons en France viennent essentiellement de la deuxième génération, qui a été abandonnée par la République. Ils sont nés en France et ne se sentent pas français. Et quand ils retournent en vacances dans le pays de leurs parents, ils ne sont pas toujours les bienvenus. C’est une situation complexe…
Trouvez-vous normal qu’en France, certaines banlieues sont devenues des zones de non-droit, où les valeurs républicaines sont piétinées ?
Non. C’est même scandaleux que des quartiers soient quelque part interdits à la police, mais aussi que l’État déserte certains endroits.
Et si on vous dit que les élus français ont acheté la paix sociale en abandonnant certains de ces quartiers à des bandes plus ou moins organisées ?
Eh bien, je vous réponds que ce n’est pas faux. Cela doit bien arranger certains élus, en effet, que des trafics s’organisent loin des centres-villes…Certains demandent la régularisation massive de tous les sans-papiers, sans se poser la question de savoir où les loger ou comment vont-ils faire pour subvenir à leurs besoins…
C’est vrai… C’est pour cela qu’il faut absolument accélérer l’étude des dossiers de ceux qui demandent des papiers. En France, les délais sont trop longs. Cela peut durer des années et pendant ce temps-là, le sans-papiers travaille – très souvent au noir – scolarise ses enfants s’il en a, etc. Il faudrait pouvoir dire oui ou non rapidement. Si c’est oui, il reste, si c’est non, il repart dans son pays. Mais il faut traiter les gens humainement.
Donc, les expulsions ne vous choquent pas…
Humainement, les expulsions sont des choses douloureuses. Récemment, Eric Besson a expulsé trois Afghans, alors que leur pays traverse une période très agitée. On dit souvent que ce sont les convertis les plus dangereux. Là, je parle de Besson…
Peut-être, mais les gouvernements socialistes de François Mitterrand et plus tard de Lionel Jospin ne se sont jamais gênés pour expulser des sans-papiers…
Un pays a le droit d’accepter qui il veut sur son territoire. Vous allez me dire que Michel Rocard avait déclaré que « La France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde… » Mais on peut quand même aider ces gens.
Vous êtes née à Djibouti, mais vos racines sont au Somaliland, un territoire du nord de la Somalie qui réclame son indépendance. Êtes-vous sensible à cette revendication ?
Oui. Je vais d’ailleurs m’y rendre en décembre prochain. Le Somaliland, un ancien protectorat demande son indépendance depuis 1991, mais des pays comme Djibouti, le Yémen, l’Erythrée et bien sûr la Somalie s’y opposent, surtout pour des raisons stratégiques. Le Somaliland a ses propres institutions, un président, un gouvernement, sa monnaie et son drapeau. Par rapport au reste de la Somalie, c’est un territoire plutôt sûr. J’aimerais voir le dossier évoluer, j’en ai parlé à Bernard Kouchner. Les pays occidentaux commencent très doucement à s’intéresser à la question. Le Somaliland indépendant, pourquoi pas ?
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