A la une

Comme une dernière campagne

26/05/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 204 | Par Jérémie Demay

Réagir Télécharger le numéro

Nous ne voulons pas être des assistés

Astucieux. L’agriculture traverse une crise sans précédent. Éleveurs et céréaliers vendent leur travail à perte. Pourtant, certains paysans font leur maximum pour réduire leurs coûts de production. Exemple avec un agriculteur de Champdôtre, qui s’est associé avec deux collègues.

agri-portrait
machine
tracteur

CHAMPDÔTRE, petit village du Val-de-Saône est installé entre Saint-Jean-de-Losne et Auxonne. Sur la place, on trouve l’église, la mairie, le bar-restaurant, et quelques croisements. Pendant la traversée de la bourgade – près de six cents habitants – de nombreuses cours de fermes ponctuent le paysage. Certaines sont encore en activité, d’autres recyclées en simple lieu d’habitation. Pourtant il existe encore une petite dizaine d’exploitations sur la commune. Parmi elles, celle de Dominique Lenoeuf.
« C’est là où mon grand-père habitait. Il a fait la guerre de 14 » s’enthousiasme-t-il. Du plus profond de ses souvenirs, sa famille a toujours travaillé la terre et fait de l’élevage. Lui a arrêté les vaches laitières : « Je devais remettre aux normes mon étable, mais comme à l’époque j’avais cinquante ans, la chambre d’agriculture m’a demandé si quelqu’un reprenait l’affaire après. » Ses enfants sont partis faire leur vie ailleurs. « Mais j’ai un gamin de vingt-deux ans qui veut arrêter ses études d’ingénieur pour devenir paysan » annonce-t-il avec une fierté qui fait briller son regard. En attendant, au moment de refaire l’étable, pas de repreneur, donc moins de crédit, et il décide de se séparer de ses bêtes : « C’est une page qui se tourne… »
Aujourd’hui, Dominique a 59 ans. Le bonhomme n’est pas très grand, un peu dégarni sur le dessus, mais les cheveux bruns sont encore plus nombreux que les gris, et ses yeux se cachent derrière de fines lunettes. Il semble vigoureux, la tête pleine de projets, de rêves, et de modestie. Pas un brin de nostalgie dans ses paroles, justes des pensées tournées vers l’avenir. La retraite ? « Normalement, je pourrais la prendre dans un an. Mais je ne toucherais que 800 euros par mois. Ça ne fait pas gras. Si la santé me le permet, j’irai jusqu’à 65 ans. » Dominique est l’aîné de cinq enfants. Il a toujours travaillé à la ferme. « Je suis allé à l’école jusqu’à 14 ans, ensuite j’ai fait mon apprentissage. »
Depuis, le métier a beaucoup évolué. Terminé les fermes avec quelques hectares de terre : « Cela s’est toujours fait d’agrandir sa ferme, car on pense mieux gagner sa vie après. Mais c’est une visse sans fin. Comme dit un de mes collègues : « Ce n’est pas parce qu’on a dix tracteurs, qu’on a dix culs à poser dessus. » On vide les villages de leurs agriculteurs. Dominique a environ 110 hectares à exploiter.
En s’agrandissant sans cesse, les agriculteurs, en plus de devoir sauter de champ en champ, ne font que se créer de nouvelles contraintes. Plus de surface signifie plus de temps, plus de consommation de carburant, et un matériel s’usant aussi vite que le paysan. Bref, le rapport n’est pas forcément positif. C’est pourquoi, pour s’en sortir et limiter les coûts, il s’associe avec quelques collègues. Au début de l’aventure, ils étaient cinq, aujourd’hui trois : « Nous nous sommes regroupés pour ne pas tuer le voisin. »
Tout a commencé par une prise de conscience. Quand il a revendu ses vaches, Dominique s’est aperçu qu’il n’avait pas vu grandir ses enfants, ni même tout simplement profité des bons moments. « On prend le temps pour les enterrements, mais c’est plus logique de voir les gens quand ils sont encore en vie ! » Ensuite, c’est le plan professionnel qui l’a fait réagir. Il payait un entrepreneur pour faucher ses champs. « D’année en année, le prix augmentait. Alors j’en ai parlé autour de moi, et avec un collègue, nous avons acheté une « moiss-bat » d’occasion. Là-dessus, d’autres ont frappé à la porte, raconte-t-il. Ce système d’achat et de mise en commun du matériel n’est pas nouveau. Sous la dénomination de Cuma (coopérative d’utilisation de matériel agricole) il permet de mutualiser les machines : « Ça nous a permis de baisser le prix à l’hectare. »
Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Quelques années plus tôt, la culture de la betterave avait la cote dans le Val-de-Saône, avant que l’usine de retraitement ne ferme… Pour la cultiver, il est nécessaire d’utiliser de nombreux réseaux d’irrigation. « En réfléchissant un moment, nous nous sommes dit que nous pourrions rationaliser les parcelles pour baisser les coûts d’exploitation. Nous travaillons ensemble mais chacun garde sa ferme et son identité. » Cependant, un problème s’est vite invité : les cultures se décalaient en fonction de la betterave, et le rendement n’était pas forcément le même sur une parcelle où elle avait déjà poussé. « Alors nous avons pensé à l’assolement en commun » poursuit Dominique.
Les sols mutualisés, comme le matériel, la coopération marche et coule de source. À tel point qu’il ne se souvient même plus exactement quand l’expérience a commencé : « Il y a cinq ou six ans… Peut-être sept ? Peu importe ! » Les économies ne sont pas fait attendre. Du doublon dans le matériel ? Pas de problème, ils le revendent, et en rachètent du plus performant. Et l’entente est si bonne que les trois comparses ne se livrent pas à des comptes d’apothicaires : « Moi je suis à 30%, Samuel à 50%, et Pascal à 20%. C’est en fonction de ce que chacun a apporté. Nous n’avons pas classé les terres par catégorie de rendement. »
L’avantage de cette organisation n’est pas qu’économique. Ce système permet également de mutualiser le temps de travail, donc de l’économiser : « C’est un pot commun ! » Grâce à ce dispositif, l’exploitant peut s’octroyer des jours de repos. Il annonce plein de bonheur : « Je me prends une semaine. Juste après le 15 août ! »
Autre effet bénéfique de cette multi-mutualisation : le savoir-faire. Depuis quelques saisons, Dominique et ses acolytes testent les semis sous couvert. Une réglementation impose aux agriculteurs de ne pas laisser leurs champs à nu après une récolte. « D’une contrainte, on a voulu en tirer un avantage… » L’avantage de laisser une couverture végétale sur un terrain c’est que les différentes herbes (trèfle, moutarde…) absorbent l’azote et les nitrates restés dans le sol après les traitements. Une fois que ce couvercle meurt en se décomposant, il libère ce qu’il a ingurgité pour le diffuser aux nouvelles plantes. Ils prennent donc le parti de replanter en laissant le couvert. Ainsi, la terre n’est plus labourée, et ils utilisent beaucoup moins de produits. « On redonne vie à la terre. Elle n’est plus retournée ce qui permet à la vie de reprendre ses droits comme par exemple avec les vers de terre » s’enthousiasme Dominique. D’ailleurs, des journées de découverte seront organisées dès le 12 juin prochain dans le canton d’Is-sur-Tille, pour permettre à tous de mieux comprendre le procédé. Là encore, ils ont pu trouver d’autres profits avec cette technique. Avec la fin du labour, une seule machine (qui plante sous couvert) est utilisée. De plus, quand le champ était retourné, il fallait effectuer plusieurs mouvements : labourer, casser les mottes, griffer la terre, puis enfin semer… alors que là, en un seul passage tout est fait.
Malheureusement, malgré tous leurs efforts, la situation économique n’est pas favorable. Le cours du blé est en chute libre. « Nous n’avons pas de perspective sur plusieurs années. Avant il y avait de la régulation, mais le libéralisme a tout cassé. Cela va encore réduire le nombre d’agriculteurs. » Les politiques dans tout ça ? Pour Dominique, le constat est sans appel : « Quand on les voit, c’est qu’ils sont en campagne. En même temps, ils n’ont plus beaucoup de pouvoir. Sont-ils là pour jouer les assistantes sociales ? Nous ne voulons pas être des assistés. Quand une usine ferme ça se voit, mais quand c’est une ferme, c’est plus discret. Il n’y a plus d’esprit humain. »
Nos campagnes se meurent, et les quelques manifestations des agriculteurs résonnent comme un râle violent .



Revenir en haut de page

Laisser une réponse

Votre nom :
Votre email :
L'email de votre ami :
Votre message (facultatif) :
La fin des haricots ?
En savoir plus [+]
Télécharger le numéro 296 de La Gazette de Côte d'Or au format PDF Archives
Revenir en haut de page