Histoire

Giroux le fou

26/05/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 204 | Par Roald Billebault

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Exécution. Les histoires d’amour finissent mal en général. Pour Pierre Giroux, elle finit très mal.

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AN DE GRÂCE 1634. Louis XIII, le roi soldat règne sur le pays depuis dix-sept ans.  À Dijon, Pierre Giroux, l’un des plus importants notables de la ville, mène une vie de nanti. L’homme, la trentaine fraîchement sonnée, est premier président du parlement de Bourgogne, honorifiquement appelé président à mortier. Une charge – comme il est d’usage à l’époque - qu’il doit plus à son sang qu’à ses compétences réelles. On dit de lui qu’il est un brin soupe au lait, d’un naturel hautain et méprisant, bref un être charmant. Mais, au-delà de ses traits de caractère peu flatteurs, l’homme se révélera être un criminel en puissance, un serial killer avant l’heure.
Pierre Giroux aime les femmes, toutes les femmes, y compris celles de petite vertu, qu’il se plaît à « visiter » du côté de Beaune à la nuit tombée. Mais, par-dessus tout, l’imbuvable personnage est raide dingue de Marie Baillet, une petite rondouillarde à la peau blanche, épouse du sieur Baillet, président de la cour des comptes de Bourgogne, et, accessoirement cousin du futur criminel. Problème. Tomber amoureux de la femme d’un autre n’est pas dans l’absolu une idée judicieuse, pire encore lorsqu’il s’agit de la femme d’un proche. D’autant plus, pour couronner le tout, que Pierre Giroux est lui aussi bagué avec Mademoiselle Legoux de la Berchère, une dame de la « haute », à laquelle il doit son rang, l’ingrat.
Les deux amants entretiennent une relation à peine secrète, sans pour autant afficher leur liaison au grand jour. Dans ses appartements de l’hôtel de Chabot-Brion, (actuelle préfecture), Pierre Giroux songe à une solution radicale, l’élimination des gêneurs… de tous les gêneurs.    
Premier dans le collimateur du couple machiavélique, le cousin cocu. Pour en finir avec le malheureux, Giroux  organise un traquenard  à une vingtaine de kilomètres de Dijon, dans les bois du Val Suzon. Denis Cartaut, un des fidèles, est chargé de recruter des hommes de main. L’attentat échoue. La seconde tentative, à Bressey-sur-Tille, de même. Agacé par l’amateurisme de ces tueurs à la petite semaine, Giroux  se résout à s’en charger lui-même… plus tard.
En attendant donc le moment le plus opportun, Pierre Giroux décide d’en finir avec son épouse. Profitant d’un petit coup de moins bien dont est victime la pauvre femme, il fait installer à demeure un médecin, ou plutôt un empoisonneur. Les mortelles potions qu’il lui administre quotidiennement lui feront passer l’arme à gauche en moins de dix jours.  
Il est temps de s’occuper du mari trompé.
Septembre 1638. Baillet se rend chez l’ignoble cousin, n’imaginant pas une seule seconde qu’il ne reverra plus les moulures de son appartement de la rue des Forges. Tout est déjà calculé, dans le moindre détail. La « belle Chloris » – c’est ainsi que Giroux appelait sa maîtresse – est au courant de l’embuscade. Pire, elle l’encourage.
Embrassades de circonstance, sourires mielleux, Pierre Giroux feint la réconciliation. Au moment de se retirer, il assène un coup de couteau mortel dans le ventre du cousin. L’un des serviteurs complices s’occupe de la peau de l’accompagnateur de Baillet. Le carnage terminé, Giroux s’en va prévenir sa douce de la totale réussite de l’opération.   
Mais Pierre Giroux n’est pas homme à faire les choses à moitié. Trop de témoins gênants courent les rues. A commencer par les complices eux-mêmes. Tous disparaîssent un à un dans des circonstances on ne peut plus mystérieuses. Même un avocat (et son laquais) consulté par Pierre Giroux y passeront. Pour autant, près de deux ans après l’assassinat du cousin, le criminel n’est pas à l’abri. Madame Baillet mère, dépose une plainte contre X, à laquelle se joint, pour ne pas éveiller de suspicions, Marie Baillet. L’enquête débute et, naturellement,  les soupçons se portent sur Pierre Giroux. Sans le moindre aveu, le moindre cadavre, il est arrêté et jeté dans une geôle du Château de Dijon. Bonjour la présomption d’innocence.
Mais les macchabées ne vont pas tarder à refaire surface. Quelques séances de tortures exercées à point nommé sur des anciens domestiques du magistrat suffiront à obtenir des confidences. Giroux, lui, crie son innocence, nie l’évidence Les ossements de Baillet et de son serviteur sont retrouvés dans un sac enfermé dans un saloir de bois. Pour la chambre d’accusation, le notable est bien à l’origine du double meurtre mais rien n’est en revanche établi pour les (nombreuses) autres disparitions. Une douzaine au total.
Le 6 mai 1643, Pierre Giroux écoute la sentence : «  La cour, pour réparation des crimes de Pierre Giroux, ordonne que les habits de président lui seront levés et ôtés par les huissiers de la cour. Le condamne à être, par l’exécuteur de la haute justice, conduit en pourpoint au-devant de la principale porte et entrée du palais, et là, nu-tête et à genoux sur le perron, tenant à la main une torche ardente du poids de quatre livres, à faire amende honorable à Dieu, au Roi et à la Justice. Ceci fait, le condamne à être mené au champ du Morimont et y avoir par ledit exécuteur, la tête tranchée ».
Sur le perron du palais de justice, Pierre Giroux, en larmes, s’exécute. Il demande pardon à la Justice, à Dieu et au Roi. Le cortège funèbre bordé de part en part par la foule dijonnaise, se dirige au champ du Morimont, (actuelle place Emile Zola) pour le dernier acte de cette tragédie. Mais Pierre Giroux ne devait pas mourir rapidement. Le bourreau en charge de la sale besogne dût s’y reprendre à cinq fois pour venir à bout du cou du magistrat déchu. Marie Baillet, complice de la première heure, faillit bien quelques années plus tard y laisser aussi sa tête. Condamnée par contumace, la veuve « éplorée » trouva son salut grâce au sieur de Maisonnet. Ce dernier, visiblement dans les petits papiers du Roi, obtint l’annulation de la terrible condamnation .



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