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La défaite et les morts dans l’oubli

09/06/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 206 | Par Jérémie Demay

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Hommage. Trop souvent, pour évoquer les héros on pense aux Poilus de 14-18, aux Résistants. Quand on aborde juin 1940, résonne la voix du général de Gaulle. Quant aux soldats de la débâcle, ils sont souvent associés à la Grande vadrouille, ou à la 7e Compagnie. Pourtant les combats ont été très meurtriers, et les militaires français se sont battus courageusement. Vite oubliés, comme ceux tombés lors de la bataille autour de Saint-Seine-l’Abbaye.

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LA FRANCE entre en guerre contre l’Allemagne en septembre 1939, après que l’armée nazie a envahi la Pologne. Les Français accueillent la mobilisation sans enthousiasme. La majorité d’entre eux sont les fils des Poilus qui ont vu les massacres et l’horreur de la Première guerre. Ces derniers ont expliqué que la guerre et l’esprit revanchard n’apporteraient rien. Le sentiment pacifiste traverse de nombreuses consciences. Alors, quand la population voit fleurir sur les murs des villes et dans les journaux l’ordre de mobilisation, la résignation est accablante. Mais après tout, l’armée française n’est-elle pas la meilleure du monde ? Enfin, c’est ce que l’on croit encore à l’époque. Forts de ce sentiment de supériorité, les chefs militaires vont adopter une stratégie qui s’avérera catastrophique. Depuis des années, la ligne Maginot s’étend le long des frontières allemandes. Le principe est de contenir toute percée ennemie. Cette ligne défensive porte tous les espoirs de la France. Elle a coûté très cher, puisque de nombreux historiens estiment que l’argent dépensé pour sa réalisation aurait pu permettre à tous les foyers français d’avoir un logement de quatre pièces…
Le problème est que les Français ne veulent pas la guerre. Les accords de Munich ont apporté beaucoup d’espoir. Dans cet élan non guerrier, la portée des canons de la ligne Maginot est limitée. De plus, quand les soldats, après l’ordre de mobilisation, s’y installent en masse, ils ont interdiction de tirer sur l’ennemi. Pour ne pas provoquer ! Comme le souligne Pierre Gounand, historien et spécialiste de la Seconde guerre, dans le département dans son fascicule Juin 1940, le canton de Saint-Seine dans la tourmente : « Finalement pendant de longs mois, on se contente de tuer… le temps, comme on peut ! » Cette situation qualifiée de Drôle de guerre, dure jusqu’au 10 mai 1940. Ce jour-là, les Allemands violent la neutralité de la Belgique et des Pays-Bas. Les forces alliées, malheureusement, ont la fâcheuse tendance à ne penser les options défensives que de manière linéaire. Ce qui n’est pas le cas pour les Allemands. Quand les Français alignent leurs forces, en face, la Wehrmacht opte pour une manière plus moderne. C’est-à-dire qu’elle s’appuie sur ses forces blindées qu’elle concentre, le tout soutenu par une puissance aérienne qui « nettoie » le terrain. Enfin, l’invasion de la Belgique et des Pays-Bas est avant tout stratégique puisque cette action amène les forces alliées à se replier sur cette zone, en passant par Sedan. Le piège d’Hitler est quasiment refermé. Le trou dans la défense allié est surtout du côté de la forêt des Ardennes, réputée infranchissable par les engins. Or, Hitler perce à cet endroit, prenant à revers les alliés presque arrivés à Breda. La seule solution est de limiter les pertes. Les Français et leurs alliés se replient sur la poche de Dunkerque, poussés par les forces allemandes. Le 23 mai, en atteignant Boulogne, les Allemands encerclent les troupes. Du 26 mai au 4 juin, l’opération Dynamo est lancée. Ce débarquement inversé permet à 338 000 hommes de partir direction l’Angleterre. 40 000 soldats français couvrent l’évacuation. Ils seront faits prisonniers.
Le général Weygand remplace Gamelin. Il tente de rattraper les forces françaises. Ce dernier ne dispose plus que de 60 divisions. Les Allemands en ont 104 qui sont toujours appuyées par une couverture aérienne. Après la bataille de la Somme, du 5 au 9 juin, les Allemands envahissent Paris le 14 juin. Un autre corps de Panzer se rue sur la Champagne et la Bourgogne. L’armée française tombe en décrépitude. Encerclés, harcelés, et épuisés, les hommes sont souvent coupés de leur hiérarchie. Les ordres ont beaucoup de mal à passer. La ligne Maginot est évacuée. Les trois armées de l’Est, soit près de 500 000 hommes, se replient, et tentent de barrer la route à l’ennemi.
En Bourgogne, la 2e Armée du général Freydenberg aligne ses troupes sur un front théorique de Montbard à Autun. Le général Doyen doit regrouper ses hommes pour établir un barrage de Montier-en-Der à Bar-sur-Aube. Le général Pagézy reçoit l’ordre d’investir le canal de Bourgogne de Montbard à Saint-Jean-de-Losne. Le colonel Duluc doit aller le long de la Saône de Darney à Pontaillier.
Malheureusement, dès le 13 juin, le plan est irréalisable. Les soldats sont beaucoup moins nombreux que prévu. Sur les 35 000 escomptés, seuls 6 000 arrivent. Pire, le matériel suit la même dynamique. Peu de soldats, mal armés. En face, les Allemands sont au complet. Le 14 juin, l’armée d’Hitler entre en Bourgogne. Sa mission est à la fois de couper les maigres lignes de défense française, et de les prendre à revers. L’objectif de la Wehrmacht est d’aller le plus vite en direction de la Loire, et donc de Nevers, pour s’ouvrir la route du Sud via Moulin. Ce sera chose faite dès le 17 juin.
La population effrayée par la réputation des Allemands part sur les routes. Cet exode est un cadeau pour Hitler, puisque les voies de communication sont obstruées. La rumeur entraîne une grande partie de la population. D’après les photos d’époque, cet exode se passe dans une bonne humeur déconcertante. Il faut dire qu’il fait beau et chaud en ce mois de juin 1940. Les jeunes enfourchent leurs bicyclettes, les parents prennent leurs carrioles. Leur objectif est de rallier le sud de la Loire. Dans le nord de la Côte-d’Or, les habitants partent, direction Dijon. Mais les défenseurs de la ville installent des barrières routières, donc ils remontent la vallée de l’Ignon via Bligny-le-sec. D’après Pierre Gounand qui s’est penché de très près sur le canton de Saint-Seine : « Beaucoup de Saint-Seinois partent ; en fin de journée les habitants de Bordes-Bricard entraînés par leur passage se décident à prendre la route avec leur chariots. Sur quatre-vingt-douze, qautre personnes âgées seulement resteront au village. Ils ne dépasseront pas Arnay-le-Duc où les Allemands les ont précédés et leur donneront l’ordre de rentrer chez-eux. » Malheureusement, quand les habitants regagnent leur village, leurs maisons ont été pillées. Ces actes ne sont pas toujours le fruit des Allemands, mais de Français de passage. Il faut bien qu’ils se nourrissent… Dans le canton de Saint-Seine, la population rentre vers le 19 juin.
Sur la route, ils ne peuvent que constater les restes d’une bataille sanglante. Le 16 juin, les Allemands ont bombardé Dijon et Châtillon-sur-Seine. Cette dernière subit un incendie qui durera une semaine et détruira près de 80% de la ville. Les forces françaises sont prises en étau. Les avions allemands les mitraillent le long de leur parcours. Les troupes de la Wehrmacht envoient des autos-mitrailleuses en reconnaissance. Cinq soldats français sont tués à Val-Suzon. Saint-Seine, par un effet d’entonnoir, se trouve au cœur des combats. À 9 heures, ce 17 juin, les Français y entrent. Des renseignements leur signalent la présence allemande toute proche. Le capitaine Dard, interrogé par Pierre Gounand se souvient : « Au début de l’après-midi, il fait une nouvelle reconnaissance d’une dizaine de kilomètres sur la RD 16 et ne rencontre pas d’ennemis dans la forêt au nord de Sombernon. »  La batterie du 22e RA, s’arrête le long de la Seine à Courceau. L’aviation allemande mitraille et tue dix-neuf soldats. Les Panzers débarquent et obligent les Français à prendre position. La colonne continue son chemin, mais ils seront arrêtés à Mâlin.
À 17 heures, les Allemands s’arrêtent au carrefour mal nommé de la bonne rencontre. Le capitaine Dard s’interroge : « Sans doute attendaient-ils qu’un certain embouteillage se résorbe devant eux. » Le colonel Guy du 51e RI, avec ses hommes, fait face à l’ennemi. L’attaque commence au mortier et aux armes automatiques. Le combat est intense. La résistance des Français est farouche. Ils se savent certainement perdus, tant les Allemands sont plus nombreux et mieux équipés. Les hommes de Guy tombent les uns après les autres. Courageusement, l’idée de la reddition ne leur effleure pas l’esprit. La chaleur, la fatigue, la peur, toutes ces sensations les galvanisent. Le combat est très court. À peine une heure et demie. Une cinquantaine de morts jonchent le sol. Le reste de la troupe, comme la batterie d’artillerie, est capturé. Les photos (voir ci-contre) sont prises peu de temps après cette attaque. Les corps sont enterrés. Au départ un simple poteau avec le casque du soldat habille la sépulture. Plus tard, des croix prendront la place. On peut distinguer des véhicules dans le fossé, et de nombreux papiers. Certainement les archives du régiment. Sur les bas-côtés, des hippomobiles et des blindés témoignent de la violence de cet assaut. Les attaques se multiplient sur ce petit périmètre autour de Saint-Seine. En tout, 78 tués en quelques heures. Le 17 juin au soir, les Allemands occupent le chef-lieu de canton. Pour mieux railler les Français, ils amènent leur prise de guerre, un blindé, qu’ils exposent sur la place du village. Ultime humiliation pour cette population qui avait tant confiance en son armée. Certains soldats français tentent de se cacher. Pierre Gounand livre une histoire abominable à ce sujet. Un militaire, noir, se dissimule dans une cuisine d’une maison de Saint-Seine. La propriétaire part le dénoncer aux Allemands. Ils le capturent, le rouent de coups puis l’amènent sur la place publique. Ils continuent à lui asséner des coups de crosse et des coups de pied. Le soldat est sur le point de mourir. Les Allemands le laissent, gisant, sous bonne garde. La population a interdiction de lui donner à boire. Il agonisera pendant deux jours… Une des premières dénonciations qui a permis aux occupants de démontrer tout leur savoir-faire dans la souffrance. Le jour de la bataille de Saint-Seine, le maréchal Pétain dans un discours à la radio, annonce sa nomination à la tête de l’État et la défaite française : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. » Le lendemain, sur les ondes de la BBC, le général de Gaulle appelle à la résistance .



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2 commentaires sur “La défaite et les morts dans l’oubli”

  1. par GG

    Original l article …Par son courage ( le crime du soldat noir :l ennemi ne fait que terminer la saloperie de la dame )Par sa précision ( les lieux ,les dates, les heures ) Original l article ? C est peu dire compte tenu de notre peu de vaillance habituellement à dire la vérité quand elle risque de chatouiller notre amour propre national … Donc c est bien et merci .

  2. par dave

    Bravo à la gazette. C’est à la fois poignant et nous oblige à ne pas oublier. Bravo vraiment

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