Outox ou l’appellation d’origine non contrôlée
30/06/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 209 | Par Jérémie Demay
Coup de com. Ce soda censé accélérer la chute du taux d’alcool dans le sang et anti-gueule de bois cristallise la colère de la Prévention routière et des acteurs de la lutte contre l’alcoolisme. Explications.


UN SODA QUI accélérerait la chute du taux d’alcool et permettrait de recouvrer plus rapidement un état normal après bibine, voilà qui serait effectivement révolutionnaire pour ne pas dire miraculeux. Et si ça marchait ? La Gazette s’est évidemment posé la question. Ni une, ni deux, souris en main, la rédaction décide donc de passer commande sur le Net. Force est de constater que toutes les offres du site ne sont pas encore tout à fait disponibles. Lancé vendredi 18 juin sur le marché européen, tel un appel à résister à la gueule de bois, ce soda portant l’appellation d’origine non contrôlée safety drink a fait le buzz comme on dit. Outox, la boisson détox paraît-il. Alors info ou intox ? Telle est la question quasi existentielle pour ce breuvage qui attire, tant par la curiosité qu’il suscite que par son efficacité supposée. Commandé lundi dans l’après-midi pour la somme de 3,99 euros pièce, le pack de quatre canettes orange de 25 centilitres (quantité minimum) arrive le vendredi matin dans notre boîte aux lettres avec en prime « le mode d’emploi » de cette potion soi-disant magique. Cher, très cher de goûter à ce parfum nauséeux – « au goût agréable Tutti-Frutti » ose annoncer la communication – mais aux vertus encore douteuses. Compte tenu des fortes promesses du produit, Agnès Heudron, responsable des relations presse chez Infinités, explique que « son prix est positionné légèrement au-dessus de celui des soft drink ou energy drink ordinaires ». Car justement, ce concentré de sucre-là ne l’est pas, lui, ordinaire.
En effet, Maurice Penaruiz, le PDG de la marque internationale bien décidée à inonder l’ensemble des circuits de distribution, joue pleinement la carte de « la responsabilisation » et de « la sécurité des consommateurs ». Malgré tout, la société belge a dû obtempérer à la demande de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) qui lui a enjoint de se mettre en conformité avec la législation européenne qui prévoit une évaluation par les autorités scientifiques européennes des vertus supposées de la boisson. C’est pourquoi, l’inscription safety drink a pour le moment bel et bien disparu et a été remplacée par refreshing soft drink.
Hervé Novelli, secrétaire d’État à la Consommation, qui avait saisi ladite DGCCRF, a pu constater « que la commercialisation s’effectuait désormais sans les mentions litigieuses sur le site Internet de commercialisation ». La distribution de la boisson peut donc se poursuivre. La preuve, La Gazette s’en est procurée. Mais Novelli insiste et prévient que « la DGCCRF mettra en œuvre tous les moyens requis pour assurer la sécurité du consommateur ». Il appelle donc à leur « vigilance » en particulier les jeunes, « sur la consommation excessive d’alcool et sur l’utilisation de produits pouvant conduire à les dissuader de maîtriser cette consommation ».
Pour autant, la communication autour du produit est on ne peut plus claire, voire dangereuse si rien n’est prouvé (l’évaluation scientifique est en cours). Extrait : « Outox se distingue des autres sodas ou energy drink (style Red Bull) par deux caractéristiques fondamentales actuellement uniques sur le marché. Elle permet une baisse sensible à importante (selon le sexe, le poids, l’état de santé et l’âge de chaque individu) du taux d’alcoolémie dans le sang, au bout de quarante-cinq minutes à une heure. En parallèle, elle permet de recouvrer plus rapidement son état normal.
Un marketing agressif, voire abusif, qui a provoqué de nombreuse réactions. Pour le capitaine de gendarmerie David Adam, commandant l’escadron départemental de la sécurité routière, l’arrivée de cette boisson n’est pas une bonne nouvelle : « Je suis très sceptique. C’est plutôt inquiétant. Si cela fait réellement baisser le taux, c’est une chose. Mais les effets de l’alcool… c’est autre chose. Cela va à l’encontre de notre démarche. Ça ne fera qu’inciter à consommer plus. » Pour le gendarme, il ne sert à rien de vouloir tromper les forces de l’ordre car il est difficile de mentir une fois dans un platane. Encore ce week-end, deux jeunes femmes ont eu un accident de scooter. La conductrice avait 1,55 gr d’alcool dans le sang. Ou encore ce routier bulgare intercepté sur l’A6, à contre-sens et au volant de son poids lourd. Son taux dépassait les 1,81 gr.
Les principes actifs essentiels de cette boisson sont l’association de l’acide ascorbique et du fructose. Comme le rappelle Rue89, mardi 29 juin, « le fructose est connu depuis les années 60 pour accélérer le métabolisme de l’alcool » : Sylvain Dally, toxicologue à l’hôpital Fernand-Widal à Paris, en prescrit même à certains patients pour qu’ils éliminent plus vite l’alcool qu’ils ont dans le sang. Le sucre ou le fait de manger améliorent aussi l’alcoolémie : « Mais si c’est intéressant en théorie, en pratique ça n’a pas d’intérêt car ça n’abaisse pas suffisamment pour être apte à conduire et ce n’est pas de la bonne prévention. »
Dès lors, loin de s’en laisser conter, Penaruiz contre-attaque. Il affirme toujours disposer d’études scientifiques. « La plus récente a été confiée en 2010 à un laboratoire indépendant français (Dermscan) qui utilise des méthodes reconnues et agréées par les organismes officiels, afin de confirmer de manière scientifiquement indiscutable l’efficacité de ce produit ». Sans entrer dans le détail, il est indiqué en général, selon les différents éléments cliniques – et non scientifiques comme cela a été avancé par le président Penaruiz – « une diminution du taux d’alcool dans l’air expiré quarante-cinq minutes après la prise du soda (…) une altération moins importante de l’attention, de la vigilance, de la capacité mnésique et de la réactivité après absorption de la boisson. » Toutefois, cette étude soi-disant scientifique, a été réalisée de manière grossière. Seulement cinquante-cinq volontaires. Douze l’ont testée mélangée à de la vodka. Quarante-trois autres personnes l’ont bue après la vodka. Mieux, les résultats de ces tests sont étudiés comme peuvent l’être certains sondages douteux : « La boisson est-elle efficace ? » Réponse : oui à 50% et non à 50% pour le groupe de douze, et dans le groupe de quarante-cinq personnes 56% l’ont jugée efficace (21% inefficace, 23% très efficace). Aucune question plus précise, ou de vrais tests scientifiques sur la mémoire, ou sur les capacités psychomotrices. Mais selon le docteur Magali Cocaul, endocrinologue et nutritionniste en charge de l’étude clinique, « l’Outox et les autres ASCF ne sont pas des produits masquants. Ils agissent sur l’alcoolémie elle-même, mais les effets sont de toute façon variables d’un sujet à l’autre, en fonction du poids, du sexe, de la corpulence et du métabolisme hépatique. » Gare donc à la confiance aveugle en ce produit. L’abus d’alcool reste dangereux pour la santé. Le seul vrai crédit que l’on puisse apporter à la communication de cette société belge à vocation commerciale « mais à la préoccupation citoyenne », dit-elle, est : « Malgré Outox, ayez le réflex éthylotest ! »
Pierre-Yves Dufou, le président de l’Automobile club de Bourgogne ne décolère pas face à cette publicité et aux techniques de communication autour de l’Outox : « C’est de l’arnaque pure et simple. C’est horriblement dangereux. Quelle que soit la boisson, elle ne peut pas faire baisser de manière drastique le taux d’alcoolémie. C’est affolant. Les jeunes vont boire comme des trous et se précipiter là-dessus. En fin de compte, ils n’auront aucun résultat. »
Même si cette boisson pouvait fonctionner, elle ne ferait baisser le taux d’alcool que de 0,1gr… Bref, pas de quoi dessaouler quand on dépasse largement la limite autorisée. Après tout, au lieu de reprendre le volant en état d’ivresse, il est plus agréable de rester dormir sur place. En plus, le matin prendre le p’tit dej’ avec ses amis permet de commencer une journée dans la bonne humeur, et peut- être d’oublier le mal de tête .
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