Quand les politiques s’insultent
29/09/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 217 | Par Jérémie Demay
Les hommes politiques enflamment parfois leurs interventions jusqu’aux insultes. Involontaires ou calculées, ces sorties reflètent la qualité des débats.



L’INSULTE EST AUSSI vieille que le monde. Elle existait déjà dans le débat politique sous l’Antiquité » explique Thomas Bouchet, enseignant chercheur en histoire contemporaine à l’université de Dijon, auteur de Noms d’oiseaux. « Les processus d’insulte ont évolué depuis la Restauration » poursuit-il. Effectivement, entre le « Napoléon le Petit » utilisé par Victor Hugo pour railler Napoléon III, et le fameux « casse-toi pauv’ con » lâché par Nicolas Sarkozy, la différence est de taille.
L’éloquence des tribuns laisse la place à des prises de position s’inscrivant moins dans la finesse. Cela ne veut pas dire pour autant que son efficacité a baissé, mais cela démontre que la désacralisation du pouvoir arrive aussi dans le langage de nos élus. « La relation de l’insulte avec le combat politique a changé. Au Parlement, nous assistons à une dépolitisation de celle-ci ». Aucune obligation de se rendre à l’Assemblée pour s’en apercevoir.
Les observateurs attentifs de la vie politique locale se souviennent aisément du climat houleux qui régnait au moment de la prise de la présidence du conseil général de la Côte-d’Or par François Sauvadet en 2008. La majorité se jouait à une voix en ce mois de mars. Tous les regards se focalisaient sur la circonscription de Baigneux-les-Juifs, remportée depuis peu par le MoDem Marc Frot. Le PS n’avait pas présenté de candidat face à lui, en vertu des alliances censées être la machine à victoire pour les socialistes. Mais au moment du vote pour le président, Marc Frot porte son bulletin sur le nom du Nouveau Centre François Sauvadet. Résultat, le centriste est élu président du département avec une petite voix d’avance, au grand dam de la gauche. Dans les travées de l’Assemblée, des mots aussi sympathiques qu’ « enculé » se font alors entendre. François Patriat, pas encore sénateur, mais déjà président de la région et conseiller général, ne décolère pas. « Traître ! » vocifère-t-il en direction de Marc Frot, qui lui réplique : « Je ne savais pas que tu étais aussi con ». Patriat de conclure : « On va le miner ». Bref, un instantané de la vie politique locale qui ne grandit personne. Cette scène met en lumière un nouveau phénomène : l’insulte touche directement la personne privée, au lieu de s’en prendre à ce qu’elle représente. Thomas Bouchet, avec sa distance et son analyse d’historien constate : « Aujourd’hui, c’est très personnalisé. À la fois en ce qui concerne l’auteur, mais aussi la cible. On atteint les petits côtés, ou supposés tels, de l’adversaire. D’où les termes que l’on voit fleurir comme « minable », ou récemment « collabo ». Tout ceci, avec une absolue absence de sens politique. » Il n’y a pas que ce mot qu’on emploie sans en mesurer la portée réelle.
Un exemple frappe en ce moment. Les comparaisons avec les heures sombres du régime de Vichy fleurissent de plus en plus dans les discours et les interventions politiques. D’ailleurs, certains s’offusquent de ces attaques, en oubliant qu’ils en demeurent friands. Ainsi, au début de l’Affaire Woerth Nadine Morano avait-elle tenté l’amalgame très douteux entre les révélations de Mediapart et le fonds de commerce de la presse antisémite et raciste, comme Je suis partout ou Gringoire : « Ce sont des méthodes des années 30 avec des sites Internet qui utilisent des méthodes fascistes. C’est vrai, il faut le dire ! » affirmait-elle dans la cour de Matignon. Il faut dire aussi que le même gouvernement s’émeut à corps et à cris quand Viviane Reding, commissaire européenne, s’alarme du virage de la politique française, en osant le parallèle avec la Seconde guerre mondiale. « C’est quelque chose qui nous a profondément choqués » racontait Nicolas Sarkozy. Pourtant, le 15 septembre dernier, à l’Assemblée, le terme « collabo » a été balancé par Éric Woerth à la députée PS Catherine Coutelle. Cette dernière lui avait auparavant expliqué que le mensonge était sa seconde nature… Ce raccourci a-t-il aussi « choqué » le président de la République ? Ce n’est pourtant pas la première fois que l’Hémicycle devient le théâtre de tels dérapages. Au moment des débats sur le vote de l’interruption volontaire de grossesse, en novembre 1975, Simone Veil a subi tous les quolibets. Pour les plus réactionnaires, elle cumulait tous les défauts : femme, ministre (donc non élue à l’Assemblée), juive, survivante des camps, et en plus elle souhaitait donner aux femmes le droit de disposer de leur corps… Dans son livre, Thomas Bouchet revient sur cet épisode en reprenant le discours de René Feït, précisant qu’il fait entendre les battements de cœur d’un fœtus pendant son allocution : « Quand on oublie que le droit à la vie est inviolable, on peut, après l’introduction (sic.) de l’avortement, préconiser des mesures contre les handicapés physiques ou mentaux, contre les « bouches inutiles », contre les incurables, contre les poids morts de la société, et en arriver, chers collègues, au pire racisme nazi. […] Cela ne s’appelle plus du désordre, madame la ministre. Cela ne s’appelle même plus de l’injustice. C’est de la barbarie, organisée et couverte par la loi, comme elle le fut – hélas ! – il y a trente ans, par le nazisme en Allemagne »…
Les campagnes municipales tombent, elles aussi, dans ce genre de méthode de déstabilisation et de mélange peu glorieux. En 2001, quand Jean-François Bazin affronte François Rebsamen pour la mairie de Dijon, une photo est sortie des cartons. Cette dernière montre le père de François Rebsamen coiffé d’un képi de la Wehrmacht. Ce cliché date de la Seconde guerre. Même si les tribunaux, à la Libération, ont blanchi le père, le fils, lui, subit cette basse attaque plus de cinquante-cinq ans après… Malheureusement pour ceux qui ont utilisé cette photo, François Rebsamen remporte quand même la mairie !
Les comparaisons avec le régime de Vichy et le nazisme restent le plus souvent inappropriées, quelle que soit la situation. Pourtant, des mots utilisés avant et après cette époque deviennent aujourd’hui une insulte. « Rafle » par exemple, renvoit spontanément aux images des Juifs du Vel’ d’Hiv. Selon le Larousse, une rafle est une « opération policière exécutée à l’improviste dans un lieu suspect ; arrestation massive de personnes ». Quand un squat habité par des Roms est démantelé par la police et que ses occupants sont arrêtés, le mot « rafle » ne semble donc pas totalement disproportionné, même s’il peut renvoyer dans l’inconscient collectif, à des périodes qu’on aurait envie d’oublier. « Nous sommes dans une ambigüité constante. Aujourd’hui nous avons l’impression que tout peut être dit, mais il y a en même temps une gêne par rapport à certains mots. Je ne sais pas comment comprendre cette situation. »
L’insulte ne se résume pas à des mots, ou à des attaques verbales. La gestuelle accompagne les prises de parole. Début décembre 2009, des militants de Greenpeace déploient une banderole à l’Assemblée nationale. François Sauvadet, député Nouveau Centre, et président du conseil général de Côte-d’Or, hurle : « Ce sont des méthodes de voyous ! » Noël Mamère, député Vert s’en amuse, et lui adresse un bras d’honneur. « Souvent le mot, ou l’expression s’accompagne d’une mimique. Il peut même arriver, quand un discours est prononcé depuis la tribune, que des députés imitent des cris d’oiseau. Nous sommes entre le verbal et le gestuel. »
Pour faire mouche et toucher au plus profond, il existe le mépris. Dans la vie politique locale, les affrontements amènent peu de débordements. À Dijon, par exemple, les débats sont souvent vite balayés. François-Xavier Dugourd s’en prend régulièrement à la politique de François Rebsamen. Le maire de Dijon adopte toujours la même réponse : il ne connaît pas ses dossiers ! Certes, cela ne fait pas avancer le débat, mais au moins cela évite de tomber dans les bassesses de l’attaque gratuite.
Au fond, les insultes peuvent être révélatrices de l’état d’esprit d’une société, mais n’apportent souvent que des sourires, à défaut de s’inscrire réellement dans l’histoire. Aujourd’hui, le moindre dérapage est filmé, décortiqué, pour au final faire l’actualité pendant quelques jours. Des images vite diffusées, comme oubliées. « En dehors du plan moral, je me demande si les insultes sont utiles, ou pas, à l’exercice réglé de la politique. Si cela permet d’éviter le coup, cela en vaut peut-être la peine. Si cela dégrade la nature de la relation politique, on peut se poser plus de questions » conclut Thomas Bouchet. Bref, pour certains politiques, l’insulte apparaît peut-être, le seul tremplin d’existence… .
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il serait bien de connaitre les avis des membres de la droite dijonnaise (l’ancien adjoint aux sports, député de la première circonscription par exemple) sur les procédés ignobles qu’elle a utilisé pour tenter de conserver le pouvoir en 2001.