La manif tranquille
27/10/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 221 | Par admin
Le département est-il plus calme que le reste de la France quand elle se mobilise ? À travers trois exemples de grands événements qui ont marqué l’histoire du pays, les réactions côte-d’oriennes semblent tempérées.


LA RÉACTION d’une ville par rapport aux événements nationaux dépend surtout de la population qui la compose. À travers les âges, Dijon a changé plusieurs fois de visage et d’humeur. Toutefois, une ligne directrice se dégage. Les Dijonnais sont mobilisés, mais rarement dans l’excès. Pendant la Révolution française, Dijon suit le mouvement du changement. En Côte-d’Or, certaines villes devancent même les réactions parisiennes. Ainsi, les premiers troubles éclatent le 11 juillet à Beaune. Le 14 juillet à Paris, la Bastille est prise d’assaut. Le lendemain à Dijon, la population va chercher des armes à la Tour Saint-Nicolas. À Paris, le gouverneur de la Bastille, Delauney, est décapité. À Dijon, Philippe de la Tour du Pin de La Charce, lieutenant général du roi, est emprisonné. Ce mouvement pousse à la démission du maire et du commandement militaire. Un comité de permanents de trente-deux membres s’installe à l’hôtel de ville. Une milice bourgeoise est mise sur pied. Auxonne, Is-sur-Tille et Semur-en-Auxois font de même. Pas de sang versé, ni de pillages ou autres exactions. Dans le département fraîchement créé, la révolte s’exprime dans le secret des clubs. Celui des « Amis de la paix » (sic) se réunit dans la maison Caillard, rue du Château. Ses activités sont réputées secrètes et discrètes. Les Dijonnais le surnomment même « la tirelire ». Le 20 avril 1790, les patriotes dijonnais envahissent le club et mettent fin à ses activités. Un autre club ouvre à l’automne 1790 : « Les amis du roi », mais dès le mois de novembre, il est démantelé. D’autres cercles de réflexion se mettent sur pied, mais tous à chaque fois sont fermés. Le 22 février 1791, les tantes du roi sont arrêtées à Arnay-le-Duc. La population est sous le choc.
La même année, la constitution civile du clergé est adoptée. Le principe : les ecclésiastiques deviennent des fonctionnaires devant jurer fidélité à la constitution et non plus au pape. À Dijon, cent-vingt prêtres prêtent serment. Soixante-dix refusent. À Beaune, la résistance de l’ancien clergé est plus farouche. Soixante-et-un prêtent serment, quarante-et-un ne le font pas. Autre exemple, à Semur en Auxois, cent-vingt-six prêtres reconnaissent la constitution civile, contre trente-et-un qui sont contre. En résumé, près de 70% des prêtres du département la reconnaissent. Quand les Dijonnais apprennent la suspension des pouvoirs de Louis XVI, à la suite des événements parisiens du 10 août, quatre jours plus tard, la statue équestre de Louis XIV est détruite. Elle sera utilisée pour fondre des canons. 1792, n’est pas une bonne année. Le prix du blé augmente, les défaites militaires s’accumulent. Le 28 août 1792, à Longwy, le 2e bataillon de volontaires de la Côte-d’Or s’est rendu aux ennemis. Cette mauvaise nouvelle inquiète dans le département. Certains parlent d’une défense insuffisante, d’autres vont même jusqu’à évoquer des trahisons. Quelques jours après cette défaite, à Beaune, des émeutes éclatent, les habitants obtiennent la séquestration de suspects. À Dijon, le conseil général établit des listes de suspects qui sont emprisonnés dans les différentes geôles de la ville.
En plus des problèmes économiques et d’approvisionnement en blé, la Côte-d’Or, comme partout dans la république, est touchée par une crise sociale. Les salaires ne suivent pas le coût de la vie. De nombreux ouvriers refusent de travailler pour des salaires presque dérisoires. Cette situation rend irrémédiable la réquisition pour les moissons.
Début 1793, un nouvel enrôlement de force de l’armée déplaît beaucoup aux habitants. Ces derniers se révoltent. Pas à la manière des Chouans vendéens, pourtant le comité de Salut public envoit deux représentants afin de mater ces révoltes. Léonard Bourdon et Claude-Charles Prost arrivent à Dijon le 26 mars 1793. Dès la semaine suivante, les meneurs sont arrêtés et guillotinés sur l’actuelle place Émile-Zola. La rébellion matée, les deux émissaires partent en instaurant des comités de surveillance locaux. Les Côte-d’Oriens supportent de plus en plus mal l’intervention de la politique parisienne dans les affaires locales. La période de la Terreur fera couler peu de sang à Dijon, mais la fierté des citoyens est piquée au vif. La Terreur va en faire naître une nouvelle : la Terreur blanche. Si en France, les règlements de compte sont parfois violents, à Dijon il n’en est rien. Bien sûr, les responsables des sociétés populaires sont arrêtés, mais pas exécutés sommairement. Les administrations sont épurées, mais là encore sans effusion de sang.
Mai 68 le rouge de la colère, mais pas du sang
Le vendredi 3 mai, les universités de la Sorbonne et de Nanterre sont occupées. Cette action n’a qu’un objectif : exprimer leur solidarité avec leurs camarades ayant été arrêtés après une manifestation contre la guerre du Vietnam. Les CRS débarquent sur place et matraquent à tout va. Dès le samedi, une centaine d’étudiants se réunissent à Dijon devant le restaurant universitaire Montmuzard. Gérard Galland, l’ancien président de l’Aged (ndlr, association
générale des étudiants dijonnais) fait un discours appelant à la mobilisation pour le lundi 6 mai. Le petit groupe se disperse rapidement. Cette manifestation d’une dizaine de minutes marque le début des événements de mai 68 à Dijon. Les étudiants dijonnais se regroupent bien sûr par solidarité avec leurs camarades parisiens, mais à Dijon aussi, des problèmes existent : amphis bondés, manque de logements, besoin de liberté… L’un des problèmes majeurs rencontrés par la jeunesse dijonnaise concerne les résidences universitaires. Six pavillons à Mansart, soit neuf cents chambres, et neuf résidences pour Montmuzard, ce qui représente mille deux cent trente chambres. Les remous parisiens arrivent vite dans la capitale bourguignonne. Cependant, pas de barricades, ni de pavés à Dijon. Un mouvement non-violent qui s’explique, selon Marianne Mugnier, auteure d’un mémoire sur mai-juin 1968 à Dijon : « Il y a deux raisons à cela. Tout d’abord, l’importante force de l’Aged. De plus, il n’y avait pas la présence d’organisations extra-parlementaires telles que les anarchistes ou autres. De plus, l’Aged a réussi par son implantation à convaincre l’administration de l’université de ne pas rentrer dans une spirale de violence en envoyant par exemple les CRS. » Autre différence entre le mouvement parisien et dijonnais : la cohabitation des salariés et des étudiants dans le mouvement. Ainsi, le 1er mai, lors des traditionnels discours pour la fête du travail, les syndicats salariés invitent des étudiants à la tribune. Cette union perdure pendant les événements. La grève générale s’étend à toutes les administrations, transports, usines… Certains avancent même le chiffre de 35 000 à 40 000 grévistes sur l’agglomération qui comptait à l’époque environ 60 000 salariés. Malgré l’importance des participants, aucun acte de violence grave n’est à déplorer. Les jours de mai sont alors rythmés par les manifestations et les meetings. Le dernier se déroulera le 30 mai et il réunira près de 10 000 personnes. Le lendemain, une manifestation pro De Gaulle rassemble près de 20 000 personnes. Mais Dijon est préoccupée en ce mois de mai 68. Le Chanoine Kir est mort fin avril, et des élections municipales sont organisées. Le docteur Jean Veillet les remportera. Une fois de plus, Dijon a su marquer sa mobilisation, sans plonger dans les débordements.
CPE, la raison gagne Dijon
Février 2006, le projet du CPE (Contrat première embauche) est évoqué. Dès les annonces du gouvernement de Dominique de Villepin, une partie de la jeunesse s’inquiète. Le 18 février, une coordination étudiante vote le blocage de la faculté de Rennes II. À Dijon, c’est l’incertitude qui règne. Cependant, réunis en assemblée générale, les étudiants dijonnais emboîtent le pas. Le blocage est voté. Dès lors, l’amphi Roupnel devient de quartier général des anti-CPE. Toutes les semaines, une assemblée générale se réunit. À chaque fois, le blocage est reconduit. Les étudiants participent massivement à ces assemblées. À tel point qu’elles ne peuvent plus se dérouler dans l’amphithéâtre Platon, mais sont délocalisées derrière la Maison de l’université. Les meetings sont parfois tendus, mais ne dégénèrent pas. Quelques représentants étudiants se laissent même aller à des envolées lyriques : « Le bâtiment Droit-Lettres a été occupé, mais le bâtiment Droit-Lettres sera libéré ! » Inutile de préciser que ce représentant est favorable au CPE… Ces séances s’étirent de plus en plus. Les étudiants viennent très nombreux, et les prises de paroles s’éternisent. Le mouvement dijonnais prend de l’ampleur au fur et à mesure du blocage de l’université. Des manifestations nocturnes sont organisées, des opérations « coup de poing » bloquent à plusieurs reprises la gare de la ville… Mais tout ceci sans débordement. On peut même entendre, quand les cortèges de manifestants font face aux CRS, les étudiants scander : « On veut des câlins et des bisous »… Parfois, quelques énergumènes provoquent les forces de l’ordre, notamment en fin de cortège, ou au moment de la dissolution de la manifestation. Mais jamais de violence comme Paris a pu en connaître. Le 10 avril, Dominique de Villepin annonce que « les conditions ne sont pas réunies » pour que le CPE s’applique. Le mouvement s’arrête quasiment dans la foulée. Dijon a une nouvelle fois démontré son calme et sa lucidité dans ce mouvement. Un blocage douloureux pour les étudiants qui, à tout moment, aurait pu s’envenimer. Les manifestations drainaient des cortèges rarement vus dans les rues de la ville, et tout s’est toujours déroulé dans le calme.
Au final, avec ces trois exemples, la capitale de la région peut s’enorgueillir de ne pas déraper dans une radicalisation contre-productive. De plus, les manifestations peuvent aussi être un témoignage de courage. Le 14 juillet et le 11 novembre 1943, sous l’occupation allemande, les habitants avaient interdiction de célébrer les fêtes nationales. Pourtant, la population, sous l’impulsion de la Résistance, a défilé dans les rues, en chantant la Marseillaise. Quelques « Vive De Gaulle » ont même été entendus. Avec l’intervention de la police française, les manifestants sont repartis dans le calme.
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