Profession grand flic
27/10/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 221 | Par Roald Billebault
Charles Diaz est flic de profession et historien de passion. Son dernier ouvrage, La fabuleuse histoire des grands flics de légende, raconte la vie de ces policiers aux destins incroyables, qu’ils soient réels ou de fiction. Un chapitre concerne Jules Belin, un flic d’exception qui a passé un bout de sa vie à Dijon.

LA GAZETTE : Lorsque l’on parcourt votre livre, on se rend compte que beaucoup de grands flics ont un point commun : leur boulot est une véritable vocation, un rêve de gosse…
CHARLES DIAZ : Souvent en effet. Pas forcement un rêve de gosse pour chasser le criminel mais ils ont souvent une idée de justice, protéger la veuve et l’orphelin, tout simplement aider les gens.
On remarque que l’histoire a tendance à ne se souvenir que des grands criminels et nettement moins de ceux qui les ont menés à leur chute…
Prenez l’exemple de la bande à Bonnot, il y a beaucoup de livres, que ce soit sur Jules Bonnot ou Octave Garnier. En revanche il n’y a pratiquement rien eu d’écrit sur Louis Join, qui va tout de même être abattu par Bonnot… C’était un peu l’intérêt du livre, de mettre l’accent sur les grands flics. J’ai vraiment voulu parler d’eux.
Y a-t-il encore aujourd’hui des grands flics en France ?
Bien sûr. Je n’en citerai pas parce qu’on découvre un grand flic à la fin de sa carrière, en tout cas en matière de police judiciaire. J’en rencontre régulièrement, du moins je pense en rencontrer régulièrement.
Et les femmes dans tout ça ?
Les femmes sont totalement absentes jusqu’aux années 1970. Avant cette date, elles n’occupaient dans la police que des postes d’assistantes ou de secrétaires. Et puis d’un coup on les a vu entrer comme inspecteur et commissaire. Martine Monteil, dont je raconte la prodigieuse carrière dans mon livre, est l’exemple même de cette femme mère de famille, tailleur et talons aiguilles, et capable d’arrêter des criminels hors pair. C’est à elle que l’on doit l’arrestation de Guy Georges.
Vous consacrez un chapitre à Jules Belin, qui a passé une partie de son existence à Dijon…
Oui, il va grandir à Dijon mais il n’est pas né en Côte-d’Or, mais en Haute-Marne, pas très loin de Langres. Il est orphelin de père, et c’est sa maman, chef d’un atelier de couture à côté du Palais des Ducs, qui va l’élever. Toute son enfance se déroule dans les rues et les écoles de Dijon.
Et même si sa carrière va plutôt mal débuter dans la police, il va devenir un grand flic…
Et même l’un des plus grands flics que nous ayons eus. Un ministre de l’Intérieur de l’époque, Albert Sarraut, dira de lui en conseil des ministres que Belin était le meilleur policier de la sûreté nationale. Il est bachelier, il fait donc partie de cette nouvelle génération de flics qui ont fait des études poussées. Mais c’est vrai qu’au début il a failli ne pas entrer dans la police, parce qu’à l’époque on voulait des hommes mesurant moins de un mètre soixante-dix, pour être moins reconnaissables lors des filatures
On a l’impression que sa carrière a vraiment débuté avec son intégration dans les fameuses brigades du Tigre créées par Clémenceau…
Dès qu’il apprend la création des brigades, il candidate pour les rejoindre. Il va intégrer la 1ère brigade de Paris qui est commandée par Faivre, un dur de dur que l’on surnomme le dompteur, un type qui a horreur du fiasco. C’est vraiment à partir de là que la carrière de Belin va démarrer. Et puis il va faire partie de la jeune garde des brigades du Tigre, celle qui va changer complètement l’image de la police de l’époque, celle du policier ventripotent qui passe ses journées au bistrot.
Chose plutôt rare, lors des mobilisations massives de la Grande guerre, Belin échappera aux tranchées…
Un certain nombre de policiers étaient utilisés pour faire des enquêtes qui intéressaient la défense nationale. En clair des missions de contre-espionnage. Pendant la Grande guerre, on a créé une sûreté aux armées, dirigée par Jules Sébille, le patron des brigades du Tigre. Et les hommes dont il savait la grande valeur vont travailler avec lui, notamment Belin. Alors effectivement il est éloigné des tranchées mais il prenait aussi des risques. Dans ses mémoires il raconte le combat qui l’a opposé à un voyou qui se faisait appeler Marcel l’Américain, un gars très très costaud. Son arrestation s’est faite au terme d’un combat homérique dans un restaurant de Pigalle. Il a eu aussi à débusquer un assassin échappé du bagne de Cayenne. Le type avait quand même une faux à la main lorsque Belin s’est approché de lui…
Jules Belin est surtout connu pour avoir arrêté Landru, la Barbe bleue de Gambais…
Il est LE tombeur de Landru. C’est ce qui va vraiment accélérer sa carrière, puisque, à la suite de l’arrestation, il va devenir commissaire, et devenir membre du Big 4, les quatre grands patrons de la police judiciaire française.
Il aurait fait le pied de grue sur le palier de l’appartement du tueur toute la nuit, avant de l’arrêter aux heures légales ?
C’est quand même extraordinaire. En travaillant sur une disparition de femme, il arrive à identifier un soi-disant ingénieur qui habite rue Rochechouart à Paris. Il pense qu’il est l’assassin de plusieurs femmes. Or, il arrive sur place après 21 heures, et n’a donc plus le droit de pénétrer dans l’appartement. Comme il a très peur de laisser filer le suspect, il se couche en travers du paillasson de la porte pour attendre l’heure légale le lendemain matin.
Les exploits de Belin auraient mêmes inspiré Simenon pour son personnage de Maigret …
Je suis de ceux qui affirment que Belin a été, du moins au début, le plus grand inspirateur du personnage de Maigret. Dans le premier roman de la saga Maigret, Pietr le Letton, Maigret ne fait pas partie du quai des Orfèvres et n’est pas patron de la brigade criminelle, il est commissaire à la 1ère brigade de Paris, celle-là même de Jules Belin. Comme Belin, Maigret est orphelin jeune, il vient de la province. Et puis Simenon lit beaucoup les journaux, et dans les journaux, Jules Belin y est beaucoup. D’ailleurs, un jour, Simenon dira que Marcel Guillaume et Georges Massu l’ont inspiré, mais aussi d’autres policiers dont il avait entendu parler.
Malgré tout ses succès, il gardera un goût d’inachevé sur certaines affaires, notamment l’affaire Prince qui s’est déroulée à Dijon en février 1934 …
L’affaire Prince l’a écœuré. La façon dont ont été gâchées les possibilités d’investigation. Quand on lui demande de venir à Dijon, il s’aperçoit que l’enquête a été complètement détruite. Les constatations ont été faites très tard, beaucoup de choses ont été bougées sur les lieux, des documents ont disparu… Je crois qu’il traînera ça un bon moment. Sur l’affaire en elle-même, je crois que Belin pensait au suicide du conseiller Prince, mais il ne l’écrira jamais précisément.
Jules Belin va quitter la police pendant l’Occupation, et on peut le dire, la tête haute…
Belin arrive à la fin de sa carrière alors que la France est occupée. Il pourrait partir à la retraite mais il reste parce qu’il ne veut pas laisser la pagaille. Toutefois, il s’aperçoit très vite que la collaboration se met en place. Il décide de partir à la retraite en mai 1941, en claquant la porte. Il aura cette phrase : « Je ne veux pas enfiler des bottes allemandes ».
Qu’est-il devenu après son départ de la police ?
Il n’a pas ouvert de cabinet privé comme beaucoup d’anciens policiers. Il va écrire ses mémoires en 1950, un livre très dense, très riche et vrai. Il vit à Chennevières-sur-Marne en région parisienne. Il participe de temps en temps à des banquets organisés par la direction de la police judiciaire. Il va mourir de sa belle mort en mai 1971. Il a voulu certainement rattraper, au niveau familial, tous les sacrifices qu’imposait sa profession.
Est-ce que, lors de la rédaction de votre ouvrage, vous vous êtes interdit de raconter certaines choses ?
Oui, bien sûr. Je ne me suis pas appesanti sur des choses concernant leur vie privée, sauf dès lors qu’elles avaient été publiées. Lorsque j’ai découvert des choses peu honorables sur certains, ils ont disparu de ma liste initiale qui comptait des dizaines de noms. Les quarante-deux restants, je peux vous dire qu’ils méritent vraiment d’être là. La seule exception concerne Georges Massu, qui va se retrouver en prison à la Libération, accusé d’avoir été trop proche des milieux allemands. Au final il sera blanchi. Le chapitre le concernant, je l’ai intitulé La légende fissurée.
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