« Je déteste le consensus »
24/11/2010 | La Gazette de Côte d'Or n° 225 | Par Jérémie Demay
Sylvain Tesson est un écrivain voyageur. Cette année, il préside le jury du Livre d’aventure.

LA GAZETTE : Quels éléments permettent à un livre d’aventure d’être bon ?
SYLVAIN TESSON : Il y a deux mots : livre et aventure. C’est tout le problème du jury de déterminer s’il faut récompenser le style ou la valeur de l’histoire. Je pense qu’il ne faut pas sacrifier l’un des deux éléments sur l’autel de l’autre. Le vrai bon livre d’aventure doit avoir une histoire trépidante, inédite, et exclusive. Le tout doit être servi par un style. Nous avons trop tendance, dans notre pays, à de temps en temps mépriser la forme au profit du fond. Pour moi, le style est très important. Souvent on s’aperçoit qu’une personne possédant un bon style est intéressante. Ce comportement lui permet de vivre des situations extraordinaires.
Quel style préférez-vous ?
Ce que j’aime c’est le style littéraire. Il existe tout un héritage littéraire pour l’aventure. Les grands maîtres sont Conrad, Stevenson, Jack London. Les écrivains qui vont concourir au prix du livre ont beaucoup de références chez ces anciens.
Quelle aventure aimez-vous retrouver ?
Je n’ai pas de genre d’aventures privilégié. Dans la sélection des Écrans de l’aventure, certaines sont assez sportives comme cet alpiniste qui grimpe en haut de l’Everest (Un tocard sur le toit du monde, de Nadir Dendoune), ou cet artiste traversant la France à pied (Un théâtre qui marche de Philippe Fenwick). On ne peut pas imaginer plus opposé comme récit. Les deux me plaisent, à condition qu’ils soient bien servis par la langue.
Avez-vous l’impression que dans les livres d’aventure, tout a déjà été fait ?
Non, c’est une illusion de croire que tout a déjà été écrit. Ce sentiment remonte à la plus haute antiquité. Chaque génération produit cette impression que le monde est exploré et qu’il n’y a plus rien à découvrir. C’est un trait commun à l’homme d’avoir cette nostalgie en pensant que c’était mieux autrefois. C’est une idée profondément fausse. Il reste des territoires à découvrir, ou d’autres qui sont méconnus. De plus, un écrivain, un aventurier, peut tout à fait apporter un nouveau regard sur des pays ou des peuples déjà bien connus. L’aventure, ce n’est pas que l’exploration ou la découverte, c’est aussi un regard et une analyse.
Est-ce que vous vous attendez à beaucoup de débats au sein du jury ?
Je vais faire en sorte qu’il y ait du débat. Je déteste le consensus. C’est la mort du monde. Je trouve que dans le débat il existe beaucoup de vie. Je ferai exprès de mettre de l’huile sur le feu ! Dès que je détecterai chez les membres du jury l’embryon d’un désaccord, je le cultiverai. Le débat est amusant et intéressant. En plus, j’ai toujours remarqué que les vins de Bourgogne ont un effet propice au débat…
Retrouvera-t-on l’ambiance qui règne dans certains prix littéraires parisiens, comme le prix Femina, où les membres du jury en viennent presque aux mains ?
Je trouve que c’est très sain. C’est beau de se battre pour des livres. Je ne pense pas que nous en venions aux mains car nous avons entre nous des liens d’amitié. Mais j’espère que les choses seront houleuses ! Je ne sais pas s’il y aura la même ambiance que dans les coulisses des prix parisiens. À Paris, les débats en viennent aux mains car il n’y a pas qu’un enjeu littéraire, mais aussi professionnel, éditorial, politique… Alors nous, nous aurons beaucoup plus de liberté, liée à un prix où les enjeux sont moindres.
Vous êtes souvent présenté comme un écrivain voyageur. Ce qualificatif vous plait-il ?
Cela me va bien. Ce sont quand même deux mots qui sont très beaux. C’est une expression qui a beaucoup de succès ces dernières années. Mais cette qualification est un peu antinomique. L’écrivain, quand il rédige ses livres, vit dans une grande immobilité, dans un calme absolu. Cela ressemble à tout sauf à la frénésie et à la folie du voyage. En même temps, on comprend bien ce que veut dire « écrivain voyageur ». Je préfère tirer mon inspiration de la diversité du monde, plutôt que d’aller au fond de mon imagination – qui me manque – pour trouver les thèmes de mes textes.
Revenir en haut de page





























