L’homme de l’ombre
26/01/2011 | La Gazette de Côte d'Or n° 233 | Par Roald Billebault
Jean Fauque est du genre discret. Fort à parier pourtant qu’une de ses chansons figure en bonne place dans votre discothèque. Parolier pour Bashung, Jacques Dutronc ou encore Johnny Halliday, l’auteur a connu les années galère avant la reconnaissance dont, tout petit, il rêvait déjà. Prochainement il sera à l’affiche du film Les fils de l’Hydre, réalisé par le Dijonnais Christophe Gomes. Entretien.


LA GAZETTE : Faisons juste une parenthèse sur l’actualité… Les événements qui ont bouleversé la Tunisie pourraient-ils se propager au Maroc ou à l’Algérie, pays que vous connaissez bien puisque vous y avez vécu ?
JEAN FAUQUE : Ce n’est pas impossible, surtout pour l’Algérie d’ailleurs, où il existe une oligarchie qui a mis le pays en coupe réglée, alors que c’est un pays très riche avec le gaz et le pétrole saharien. Il n’y a pas non plus la liberté d’expression qui existe au Maroc. Si cela arrive en tout cas, le premier visé sera l’Algérie.
La musique, très jeune, je cite « vous mettait dans des états sentimentaux ». Racontez-moi ça un peu …
C’est un peu comme tout le monde finalement. Lorsque l’on écoute des musiques un peu tristes ou nostalgiques, il y a un sentiment immédiat qui se dégage, on a un peu le cœur qui chavire. J’aime bien le sentiment que procure une musique triste ou une ballade sentimentale.
Initialement, c’était plutôt des livres que vous vouliez écrire. Vian, Fréderic Dard et Marcel Aymé étaient le genre d’auteurs qui vous inspiraient…
Oui, cela m’est venu au début de l’âge adulte, je devais avoir 18 ans. Bon, et puis au final je me suis rendu compte que la seule façon de pouvoir se montrer un peu ou d’être célèbre entre guillemets, c’était d’être chanteur.
En 1970 rencontre décisive avec André Popp. C’est lui, en tout cas, qui va vous pousser à composer pour les autres?
J’avais déjà plus ou moins commencé quelque temps avant de le rencontrer. Et puis j’ai eu l’opportunité de montrer mes textes à ce grand monsieur. Et lorsque vous recevez les encouragements d’un homme comme lui, un professionnel accompli, avec une carrière aussi formidable, il n’y a rien de mieux pour se dire qu’on est vraiment fait pour ça. Même si on n’est pas trop conscient des difficultés que cela représente pour en faire un vrai métier.
Cinq ans plus tard vous rencontrez Alain Bashung, qui est encore loin d’être la star que nous connaissons. Avec cette rencontre naît une amitié immédiate, une complicité indéfectible. Vous faisiez même, paraît-il, des omelettes au lard en écoutant de la country à quatre heures du matin…
C’est tout à fait vrai. Nous passions nos nuits à faire des omelettes et à écouter de la musique. C’était une sorte de rituel entre nous. Nous allions dans la cuisine, très concentrés, pour faire ces fameuses omelettes. On se partageait la tâche. Une fois l’un battait les œufs, l’autre coupait le lard et les oignons. Ce sont de très bons souvenirs.
À ce moment-là pourtant, pas de collaboration fructueuse entre vous. En tout cas beaucoup de chansons resteront dans les tiroirs.
On collabore… Effectivement ce n’est pas très fructueux tout de suite, disons que nous plantions les graines en attendant que l’arbre pousse. Quinze, vingt chansons sont restées dans les tiroirs, mais nous faisions aussi des chansons pour d’autres interprètes. Comme vous le savez, avant le succès, Alain a pas mal composé pour d’autres chanteurs. Nous trimbalions nos chansons par-ci par-là, mais visiblement elles n’intéressaient pas grand monde.
Ça s’arrange un peu pour vous en 77 quand vous signez une chanson à succès, Les Highways, interprétée par la chanteuse Charity. Ce n’est pas encore la reconnaissance absolue, mais le bout du tunnel se rapproche ?
Quand tout à coup on a une chanson gravée sur un disque, un vinyle à l’époque, avec des passages en radio et en télé, c’est un ticket d’entrée dans la profession. Soudainement on nous prend au sérieux.
Jusqu’à début 91, pèle mêle, vous êtes régisseur et ingénieur du son des tournées de Bashung, vous écrivez même deux livres sur l’Algérie. Pourtant, le manque de reconnaissance vous a fait fortement douter…
J’ai eu de gros doutes en fait. Entre 1977 et 1987, j’ai fait pas mal de chansons, mais aucune n’a vraiment fonctionné. Ça « marchotait » mais je n’en vivais pas. Et puis, arrivé à 36 ans, je n’avais pas vraiment l’impression d’avoir réussi ma vie, d’avoir mis en phase mes ambitions de jeunesse et la réalité de ma vie.
Cela vous a quand même rongé… Vous avez même pensé au suicide…
Oui, mais je ne suis pas le seul dans ce cas. C’est assez répandu chez les artistes et malheureusement j’en ai connu qui ont passé le cap. La non-reconnaissance associée à une sensibilité exacerbée finit par être pesante. C’est assez peu compréhensible au final, car jamais personne ne m’a dit : « Change de métier t’es nul ». Au contraire j’avais toujours des encouragements et une plutôt bonne réputation.
Et en 1991, tout explose. Vous écrivez entièrement l’un des plus beaux succès commerciaux de Bashung, l’album Osez Joséphine… et en 1994 Chatterton. On imagine que le téléphone s’est mis à sonner ?
Il n’y a rien de mieux qu’une chanson très médiatisée pour que ce qui était très difficile avant, devienne tout à coup accessible. Les artistes viennent à vous, c’est ce qui m’est arrivé dans la décennie 90. J’ai pu rencontrer des gens avec lesquels je rêvais de travailler comme Christophe, Jacques Dutronc ou Johnny.
Comment entre-t-on dans l’univers d’un artiste, surtout lorsqu’ils sont si différents ?
Dans le cas d’artistes comme Johnny ou Dutronc, on connaît déjà leur univers de par leur notoriété. Et puis pour ma part, ce sont des artistes qui m’avaient marqué par le passé. En fait cela se fait plus simplement qu’on ne le pense. Entre ce que l’on peut voir d’eux quand ils sont exposés et ce qu’ils sont dans les coulisses, on trouve des gens très humains, avec leurs défauts et leurs problèmes. C’est le propre de l’auteur de chansons de s’adapter à chaque personnalité, d’entrer dans leurs univers.
Vos sujets sont toujours plutôt sérieux, graves… Vous utilisez souvent les jeux de mots… Histoire de casser un peu le sérieux des thèmes abordés ?
C’est ma nature, je ne peux rien contre. Au terme de « jeux de mots » je préfère le terme « jeux sonores ». La langue française est magnifique. Il y a deux mots qui peuvent se ressembler, qui ne veulent pas dire du tout la même chose, mais que l’on peut mettre dans une même phrase, faisant ainsi un contrepoids sonore. Cela donne une certaine résonnance. Gainsbourg savait parfaitement utiliser ça.
Est-ce que l’on n’éprouve pas une certaine frustration à être l’homme de l’ombre, celui qui contribue au succès des artistes, celui que l’on ne voit jamais ?
Personnellement je ne l’ai jamais éprouvée. Au contraire, il y a quelques chose d’assez jouissif à être celui qui est derrière, celui qui va au supermarché faire ses courses sans être reconnu, alors qu’une de ses chansons passe dans le magasin. Mais ceci dit je ne suis plus tant dans l’ombre que ça maintenant depuis la sortie de mon album en 2008 et cette rencontre avec le public.
La scène justement… C’est juste un coup d’essai ou un nouveau départ ?
Affronter le public est une expérience qui est aussi magnifique que l’écriture. Je ne considère pas cela comme un coup d’essai puisque je retravaille sur un autre album pour 2012. Tout cela est bien calibré, c’est un nouveau début pour moi.
En 2009, Alain Bashung nous quittait. Une disparition qui vous a beaucoup marqué…
Il est difficile de passer quelques instants sans penser à lui. Nous nous sommes beaucoup vus la dernière année, c’était très douloureux. En même temps cela a été pour moi une immense leçon de courage car il l’abordait de la meilleure façon qui soit .
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