Denis Clerc : « Le gouvernement n’est pas allé suffisamment loin »
31/08/2011 | La Gazette de Côte d'Or n° 260 | Par Jérémie Demay
Denis Clerc, fondateur du mensuel Alternatives économiques, décortique pour la Gazette le plan de rigueur français. Son avis : peut mieux faire.

LA GAZETTE : Le but de ce plan de rigueur est d’économiser 12 milliards d’euros d’ici fin 2012. Vous a-t-il convaincu ?
DENIS CLERC : Oui, je pense que c’est un plan qui est bon, avec un dogme qui était : « Il ne faut pas augmenter les impôts ». Or, sur les 12 milliards d’efforts, 11 milliards vont être demandés à l’impôt et un milliard seulement à la réduction des dépenses publiques, ce qui me paraît être une bonne chose. Car réduire la dépense publique peut avoir des effets à la fois sociaux, mais aussi économiques, puisqu’il y a moins d’argent mis en circulation, ce qui accentue la déprime de l’économie.
L’une des mesures phare de ce plan concerne une taxe sur les hauts revenus. Au final, cela rapportera 200 millions. Est-ce une mesure symbole ou une réelle volonté d’appliquer une justice sociale ?
C’est totalement symbolique. 200 millions, c’est vrai que ce n’est pas grand-chose. Il y a de la mauvaise foi de la part de ceux qui montent au créneau pour dénoncer le caractère trop symbolique de cette taxe, car il est clair que l’effort de rigueur pour le redressement des comptes publics ne peut pas simplement passer par une taxation accrue des revenus élevés. On peut regretter que le gouvernement n’ait pas voulu retenir l’idée d’un taux d’imposition plus élevé pour l’ensemble des hauts revenus. Par exemple en mettant la barre à 42 ou 43 % pour la taxation de la dernière tranche. Il a quand même fait un effort mais qui sera limité dans le temps. À mon avis, il n’est pas allé suffisamment loin. Il ne fallait pas seulement que ce soit les riches qui paient car cela ne pourrait pas fonctionner.
Autre point de ce plan, le réajustement des exonérations des heures supplémentaires. Est-ce une bonne chose pour la croissance ?
Pour la croissance, je n’en sais rien. Cela va permettre de ramener quelques recettes supplémentaires pour la sécurité sociale. Mais surtout, cela va mettre fin à un deuxième dogme : les heures supplémentaires ne devraient pas coûter plus cher, voire dans certains cas, moins cher, que les heures normales. La France est le seul pays industrialisé au monde à avoir une politique de ce type. Partout ailleurs, les heures supplémentaires coûtent un peu ou nettement plus cher que les heures normales, de telle sorte que les employeurs n’y recourent que pour des surplus temporaires d’activité et non pas d’une manière permanente. Or, c’était ce qui était en train de se passer. À mon avis, le début de taxation, uniquement sur les charges sociales patronales, va atténuer l’avantage que représentait le recours systématiques aux heures supplémentaires. Mais cela ne suffira pas.
La taxation supplémentaire des alcools forts, tabac, et les boissons sucrées ne rapportera que 1 milliard d’euro. Aurait-il fallu aller plus loin ?
C’est un premier pas pour les boissons sucrées (à l’exception des jus de fruits naturels). Cela rapportera 400 millions d’euros et l’argent ira directement dans les caisses de la sécurité sociale. Ce plan de rigueur me paraît intéressant car il innove. C’est un signal adressé aux consommateurs qui ont des enfants à charge : « Attention, ça va coûter plus cher, mais si c’est le cas, c’est à cause de la santé. »
Avec ce plan de rigueur, la politique fiscale du président Sarkozy change de cap. Ce manque de stabilité est-il dangereux?
On peut toujours dire que changer systématiquement les règles du jeu, c’est déstabiliser les acteurs et les empêcher d’avoir une vision à plus long terme. Mais c’est tout de même l’urgence qui commande. On ne pouvait pas rester sur la tendance antérieure. Le niveau de taxation était passé de 44 à 41,5 % entre 2005 et 2007. Là, il va remonter à 43,5 ou 44 %. C’est la sagesse face à la crise. Il faut que tout le monde se serre un peu la ceinture.
Ce plan est basé sur une croissance de 1,75 %. Est-ce réaliste ?
Cela me paraît encore trop optimiste. Mais c’est mieux que les 2,25 % prévus pour cette année, ou les 2,5 % prévus pour l’année prochaine. À mon avis, si la conjoncture mondiale continue à être aussi dépressive, le chiffre de 2012 devra de nouveau être abaissé et on pourrait alors anticiper un deuxième plan de rigueur.
L’approche des élections présidentielles et législatives est-elle un handicap pour traverser cette crise ?
Oui, évidemment. J’ai été sidéré d’entendre un « commentateur » dire que « ça allait à l’encontre des élections présidentielles qui nécessitent que l’on donne des bonnes nouvelles ». On ne va pas inventer de bonnes nouvelles simplement pour faire passer un candidat… Nous sommes dans une crise qui risque de durer, donc il va falloir faire des efforts qui seront préjudiciables à la politique économique du gouvernement et au président de la République lui-même, qui a toujours proclamé que moins d’impôts engendrera plus de croissance. Nicolas Sarkozy risque d’être désavantagé, mais l’opposition aurait tort de penser que cela lui donnera un avantage. Car elle aussi devra promettre tout et n’importe quoi… Comme doubler le budget de la culture !
Les principales mesures annoncées
Le plan d’austérité annoncé par François Fillon prévois de rapporter un milliard d ‘euros pour 2011, 11 supplémentaires pour 2012.
- Une taxation exceptionnelle de 3% des revenus supérieurs à 500.000 euros par an. Cette une mesure rapporterait environ 200 millions d’euros.
- Hausse des prélèvements sociaux sur les revenus du capital
- Les niches fiscales devraient subir un coup de rabot de l’ordre de 10%
- Le prix du tabac augmentera de 6% avant la fin de l’année 2011. Les boissons sucrées et l’alcool subiront également une hausse significative.
- La TVA pour les billets d’entrée des parcs à thème sera relevée de 5,5% à 19,6%
- Les véhicules de société les plus polluants vont être davantage taxés .
Revenir en haut de page





























